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Le seuil des revendications augmente : les médias du Hirak ne font plus rire

Le mouvement populaire algérien a frappé les esprits du monde entier par sa créativité, son humour et son caractère enjoué. Mais depuis le retour des marches, les pancartes et les banderoles qu’il affiche contiennent des messages de plus en plus radicaux.

C’est un fait : il y a moins de sourires au Hirak. Depuis son retour, le mouvement populaire affiche une détermination et le sérieux du cabochard. « Nous nous n’arrêterons jamais », crie un manifestant. « Nous sommes revenus, vous êtes dans l’embarras », scande un groupe. Même le fameux « yatnahaw gaa » (qu’ils partent tous) est de retour.

Les supports écrits jouent toujours, pour leur part, le rôle des médias du Hirak. Plus que les paroles, les écrits imposent des sentences, contiennent des ordres à exécuter par les autorités, dressent des constats corrosifs ou lancent des diatribes acides. Eux aussi se sont délestés d’une grande partie de l’humour qui les caractérisait au début. Une des rares affichettes qui garde la cocasserie des premiers jours est brandie par une jeune femme à l’allure moderne. Elle proclame : « Dawla madania bla dimokratia, ki ramdane bla zlabia » (« Un Etat civil, sans démocratie, c’est comme un ramadan sans zlabia »). Sucré comme la friandise typique du mois sacré. Un autre écriteau, porté par un sexagénaire rasé de près et arborant une moustache d’Astérix, déclare en prose poétique : « Algérie vaillante. Peuple uni et prospère. Qui vivra verra que le Hirak vaincra, advienne que pourra. Inchallah. Vive l’Algérie ». Comme tous les manifestants qui demeurent debout pendant des heures sur le trottoir, un slogan à la main pour délivrer leur message, l’homme semble fier qu’on prenne en photo sa sentence. C’est sa façon de marquer les esprits, de rester dans les mémoires et ainsi, espère-t-il, agir sur les consciences.

 « L’humain a été crée libre »  

Plusieurs hommes et femmes, de toutes les tendances, s’alignent le long du pavé de la faculté centrale sur Didouche Mourad pour exposer leur dazibao. Entre deux enfants, un grand-père tient à la main un large papier cartonné sur lequel il a écrit en arabe et en français : « Fête de la victoire bénie (en référence à la date du cessez-le-feu du 19 mars 1962 NDLR) à tous les libres. La victoire est à nous et la pauvreté est pour eux par la volonté de Dieu. A bas les malfaisants et vive les libertaires. L’humain a été crée libre. On ne peut ni le vendre, ni l’acheter, ni le louer avec de l’or ou du mensonge ».

Près de lui, un autre protestataire exhibe des copies de vieux journaux français illisibles où l’on peut voir des portraits de combattants de l’indépendance. Plus loin, une femme voilée tient haut un panneau en bois sur lequel on peut lire en arabe : « Notre révolution est populaire. Elle n’est ni partisane ni facebookienne. Notre mot d’ordre : civile non militaire pour abattre la bande colonialiste ».

Sans vraiment mesurer la portée de leurs slogans, beaucoup de hirakistes font depuis un certain temps l’amalgame dangereux entre le pouvoir algérien et une force d’occupation. Cette position n’est cependant pas partagée par tous ceux qui sortent les vendredis. Un représentant de cette tendance « modérée », réaliste, mais tenace a écrit à la main et au feutre noir sur du papier jaune : « Libérons la Justice. Libérons les média TV, radio, nous libérerons in challah l’Algérie ».

Une chose est sûre, le seuil des revendications a franchi un pas dans le sens de la radicalité. Il s’agit vraisemblablement d’esprit de provocation que de convictions militantes puisque dès que l’adrénaline monte et l’atmosphère s’échauffe, le fameux « silmiya, silmiya » fuse, s’amplifie et ramène le calme.

Heureusement l’humour, même noir, n’était pas totalement absent de la manifestation d’hier. Un vieil homme marchant à peine avait tout de même trouvé la force de soulever un morceau de carton par le biais duquel il invitait les frondeurs à la prudence. « La prévention est meilleure que la guérison. Mets ton masque bien comme il faut pour te protéger et protéger les autres. Attention ! Notre système de santé est très malade ».

Le Hirak d’hier à Alger confirme la fracture qui sépare gouvernants et gouvernés. Les avis y étaient unanimes pour rejeter toute solution venant « d’en-haut ». Il semble bien que les dernières tentatives des autorités pour canaliser la colère de la rue par l’annonce d’élections législatives n’ont eu aucun effet sur le peuple qui marche et marchera pour longtemps en vue de réclamer beaucoup plus.

Mohamed Badaoui    

 

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