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Galerie d’hier et d’aujourd’hui / (portrait) El Hadj M’hamed El Anka  : Il était une fois le Chaabi 

Par Madjid Khelassi 

 L’histoire du Chaabi, ce genre et art musical né à Alger au début du 20e siècle et dérivé de la musique arabo- andalouse est indissociablement lié à El Hadj M’hamed El Anka.

El Hadj comme, l’appellent intimement ses fans, vit le jour le 20 mai 1907 à la Casbah d’Alger, au sein d’une famille originaire de Taguercift, commune de Fréha en Grande  Kabylie.

De son vrai nom Mohamed Idir Ait Ouarab, il se voit rajouter un autre nom, suite  à un célèbre quiproquo survenu le jour de sa déclaration de naissance à la mairie. En effet, son père souffrant ce jour là, délégua un proche parent pour déclarer le nouveau né . Il se présenta comme son oncle…mais ne pouvant baragouiner un mot de français, il déclara en arabe dialectal : «Ana Khalo». Déclaration transcrite telle qu’elle, sur le registre des  naissances de la mairie d’Alger et qui donna Halo Mohamed Idir.

Enfance kasbadji pour Halo et apprentissage du coran jusqu’à 10 ans.  

Quittant très tôt l’école à cause des ségrégations, dues au code de l’indigénat qui reléguait  les algériens  aux rang d’ilotes, celui qui allait devenir plus tard El Anka, dut travailler très tôt(il n’avait pas encore 11 ans)  pour aider son père à subvenir aux besoins de la famille.

Ayant sûrement quelques atomes de musiques dans le cerveau, Mohamed Halo, fréquenta dès son jeune âge les rares cercles de musiciens algériens.

Fan, jusqu’au trognon, du célèbre artiste d’expression chaabi El Hadj Mustapha Nador, il obtint -par l’entremise d’un célèbre musicien proche de son père en l’occurrence Si Larbi- le privilège d’assister aux fêtes animées par ce maître qu’il vénérait.

Remarqué pour son assiduité et par un intérêt inouï pour la musique de son maître , chose qui n’échappa pas à Nador…qui le prit sous son aile, et l’intégra dans son orchestre en lui confiant l’instrument de tout débutant dans l’art populaire qu’est le Chaabi, à savoir le Tar( tambourin). L’histoire est en marche.

Au cours du mois de Ramadan de l’année 1917, le jeune Halo travailla d’arrache-pied et gagna sa place au sein de l’orchestre de Khioudji, un demi-frère de El Hadj M’rizek et fut dès lors un musicien déjà accompli pour son âge.

Son idole de toujours, El Hadj Mustapha Nador mourut le 19 mai 1926 à Cherchell où il venait de s’installer. El Anka, consterné par la disparition du maître, se fit un serment et jura qu’il sera le digne successeur de Nador.

Aussi, il s’inscrivît au cours de musique du cheikh Si Ahmed Oulid Lakehal, et se consacra corps et âme à son nouveau métier. Et très vite, alors juste âgé de 19 ans, il prit le relais du défunt artiste dans l’animation des fêtes et mariages.

1928 est une année charnière dans la carrière de celui qui se nomme à présent CheikhEl Anka. A la fin de l’année 1928, il  enregistre 27 disques chez Columbia et prend part à l’inauguration de Radio-Alger. Ces 2 événements vont le faire connaître sur tout le territoire national et au-delà .

Sa notoriété , amplifiée par la création de moyens modernes, tels le phonographe et la radio va connaître son apogée.

Curieux, perfectionniste, doté d’une mémoire prodigieuse qui lui permet de mémoriser  et de réciter des Q’ssidates fleuves, il introduit dans son orchestre de nouveaux instruments qui vont révolutionner cet art musical pas encore nommé Chaabi.

Le banjo, la derbouka, le piano accompagneront El Anka jusqu’à la fin de sa vie. 

Son touché, la légèreté de ses doigts sur sa mandoline redessinée  par un luthier de renom de l’époque, fit de lui un artiste du « Mondole » (comme il l’appelle) à nul autre pareil. Le maître du woutar est né.

En 1937, de retour des lieux saints de l’islam après un pèlerinage à la Mecque, le dorénavant El Hadj m’hamed el Anka, hésite pendant de longs mois a reprendre ses activités musicales. Puis reprend son art au ralenti.

Après la seconde guerre mondiale et les événements qui ont secoué l’Algérie comme  le 8 mai 45, El Hadj El Anka, passe à une autre étape de son art.

Désormais assène t-il, ce sera un autre Fen( art), c’est celui de la reconquête de notre identité par l’art de nos ancêtres et qui est d’essence populaire…Le Chaabi dans sa version moderne est né!

Fin 45, il est convié à diriger la plus grande formation de musique populaire du pays sur Radio-Alger, que ses fans appelleront Radio-Chaabi.

Dans les années qui vont de 1945 à 1955, El Hadj va transfigurer le Chaabi en lui donnant des intonations jusque là inconnues.

El Hadj, ce fut d’abord une voix unique, gutturale, à la limite du grave de la musique Soul.

A cette voix s’ajoutait une dextérité des doigts qui faisaient parler le Mondole.

Dans une musique réputée  mono vocale, El Anka introduisait une rapidité du débit et une manière d’avaler les mots qui restent uniques dans les annales de la musique Chaabi.

Pour le musicologue Bachir Hadj Ali, «El Anka, introduisit par instinct et par métier dans les tissus mélodiques des Qassaid , des thèmes parfois étrangers ,et, dans les rythmes,  des figures nouvelles, sans que cela n’affecte le répertoire et le fonds musical maghrébin».

El Anka estimait que la musique n’a de sens qu’avec les paroles. Sans formation théorique mais doté d’un sens musical inouï, il avait des échappées inattendues et voyageait avec dextérité d’un mode à un autre. Son interprétation quittait le pluriel anonyme pour la singularité du grand art. Il exprimait le sentiment de l’infini, de l’éternité du monde et de son évolution. Sa musique éveillait les énergies jeunes et neuves. Elle participait à sa manière aux fondements de notre identité nationale. Chaque fête en sa présence, était à la fois retrouvailles et réjouissances avec un passé prestigieux mais à jamais révolu…dixit Bachir Hadj Ali.

En 1955 , il fait son entrée au conservatoire municipal de la ville d’Alger en qualité de professeur chargé de l’enseignement de la musique Chaabi. Plusieurs  de ses élèves deviendront des cheikhs de renom comme Hacène Said et autres Rachid Souki .

A l’indépendance du pays et plus précisément un 3 juillet 1962, El Hadj M’hamed El Anka ,  chanta, -ému aux larmes, sur la placette de l’ex rue Marengo où il habita longtemps- , sa fameuse Qassida : «El Hamdou lillah ma b’qach listieaamar fi bladna», chanson célébrant l’indépendance d’un pays meurtri par 132 ans d’un colonialisme dévastateur.

Les lendemains d’indépendance furent contraires à ses vœux. Il fut boycotté pendant plus de 17 ans par  les bureaucrates de la culture que le génie populaire appelait : « les têtes de l’art ».

Dès lors, El Anka ne se produisit plus que dans les mariages et autres fêtes familiales.

En 1966, dans une soirée mémorable qui célébrait la circoncision du fils de l’un de ses amis en l’occurrence Mohamed Boutemine Allah yerahmou, El Hadj El Anka surprit tout son auditoire…Au lieu du classique Mondole, son joujou préféré, il tira de son étui un violon et en joua à la perfection toute la soirée, devant une assistance ébahie par cet énième coup du maître…du Chaabi.

Des années après, il se retira dans son « café Malakoff » qui jouxte la rue du vieux Palais.

Et c’est dans ce lieu, situé en contrefort des immeubles modernes de la colonisation et des bâtisses de l’antique Zoudj Aayoune, qu’ il passa la dernière partie de sa vie, non sans avoir dit au revoir avec sa dernière Qassida ( sobhane Allah y’a l’tif) ,sur des paroles de Mustapha Toumi et qui se voulait comme un adieu à ses amis, à ses fans et son quartier de toujours la Casbah d’Alger.

Mohamed Halo qui devint une légende de la musique populaire algérienne sous le nom d’ El Hadj M’hamed El Anka, interpréta près de 360 Qassaid (poésies) et enregistra près de 130 disques . Il mourut le 23 novembre 1978 . Il est enterré au cimetière- promontoire de la ville d’Alger : El Kettar.

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