À la suite de l’afflux de jeunes Marocains vers l’enclave espagnole de Ceuta, les autorités marocaines ont été confrontées à de vives critiques sur la gestion de cette crise migratoire. Plutôt que d’en assumer les causes, elles ont cherché à attribuer la responsabilité à l’Algérie.
Dans cette optique, plusieurs voix proches des positions de Rabat ont relayé l’idée d’une implication algérienne. Sur la chaîne française CNews, un intervenant a ainsi affirmé, sans apporter d’éléments de preuve, que 60 % des jeunes ayant tenté de rejoindre Ceuta étaient de nationalité algérienne. Cette thèse a ensuite été reprise par l’écrivain Tahar Ben Jelloun, qui a également évoqué une supposée opération orchestrée depuis Alger, accusant les autorités algériennes d’avoir déclenché une « invasion migratoire » à travers une prétendue manipulation des réseaux sociaux.
Ces accusations s’appuient notamment sur un rapport rédigé par José María Chema Gil Garre, présenté comme spécialiste des questions de sécurité. Dans ce document, il évoque l’existence d’un « acteur opérationnel algérien » qui serait à l’origine des événements de Ceuta.
Cette analyse est toutefois vivement contestée. Le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, spécialiste reconnu du Maghreb, rappelle que José María Chema Gil Garre a déjà été associé à la défense des positions marocaines sur le dossier du Sahara occidental. Sur le réseau social X, Cembrero souligne que son nom figurait dans des documents confidentiels divulgués en 2014, selon lesquels les services de renseignement extérieurs marocains (DGED) l’avaient sollicité pour défendre les intérêts de Rabat devant la commission de décolonisation des Nations unies. Selon le journaliste, le Maroc aurait également mobilisé plusieurs chroniqueurs en France et en Espagne afin de relayer cette lecture des événements.
Le rapport de 70 pages de Gil Garre, élaboré à partir de sources ouvertes, a également été critiqué par Akram Kharief, fondateur du site spécialisé Mena Défense. Repris par Maghreb Émergent, ce dernier relève plusieurs faiblesses méthodologiques. Il souligne notamment que les numéros de téléphone présentés comme des preuves sont entièrement masqués, rendant toute vérification impossible. Il évoque aussi des erreurs techniques, comme l’attribution erronée d’un numéro commençant par « 06 » à l’opérateur Djezzy, ainsi que diverses incohérences chronologiques.
Les détracteurs de cette thèse estiment, par ailleurs, que le scénario avancé manque de crédibilité. Ils jugent peu plausible que des milliers d’Algériens aient pu franchir une frontière terrestre fermée entre les deux pays avant de traverser le territoire marocain pour rejoindre Ceuta. Ils contestent également l’idée d’une manipulation de la jeunesse marocaine depuis l’Algérie.
Pour les auteurs de ces critiques, cette stratégie de communication permettrait avant tout d’éviter un débat sur les causes profondes de l’émigration des jeunes Marocains ou sur une éventuelle instrumentalisation des flux migratoires dans les relations entre Rabat et Madrid. Dans cette lecture, la désignation de l’Algérie comme responsable constituerait une manière de détourner l’attention des difficultés internes et des critiques adressées aux autorités marocaines.
Ab.N
LA NATION Quotidien National D'information