À l’occasion du 80e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 en Algérie, l’historien Benjamin Stora revient, dans une interview à TSA, sur cette tragédie encore méconnue en France, mais fondatrice pour la mémoire algérienne. Selon lui, ces événements survenus à Sétif, Guelma et Kherrata ont été déterminants dans la prise de conscience politique de la jeunesse algérienne et dans l’évolution du mouvement national vers la lutte armée.
Le 8 mai 1945, alors que l’Europe célèbre la victoire contre le nazisme, les Algériens descendent dans les rues pour réclamer, entre autres, la libération du leader nationaliste Messali Hadj. À Sétif, un policier français tire sur un manifestant portant le drapeau algérien, déclenchant une spirale de violences. Des affrontements éclatent, suivis d’une répression d’une brutalité extrême. En l’espace de deux mois, l’armée française, appuyée par des milices européennes, mène des exécutions sommaires, des bombardements de villages et des massacres indiscriminés dans tout le Constantinois.
Les chiffres du bilan humain font toujours débat. Le Parti du peuple algérien (PPA) évoquait dès 1945 le chiffre de 45 000 morts, tandis que les autorités coloniales parlaient de 1 200. Des recherches ultérieures, appuyées notamment par les archives américaines, estiment le nombre de victimes entre 15 000 et 30 000. Stora insiste : « Même en prenant les estimations les plus basses, il s’agit d’un massacre de grande ampleur. »
Ce traumatisme marque profondément la société algérienne. Stora évoque notamment la jeunesse de l’époque, dont des figures emblématiques comme Kateb Yacine, Ahmed Ben Bella ou Hocine Aït Ahmed, qui, choqués par la violence coloniale, s’engageront dans le militantisme puis dans la lutte armée. Pour l’historien, ces massacres ne créent pas le nationalisme algérien, né bien avant avec l’Étoile nord-africaine, mais ils radicalisent le mouvement. Le recours à la voie démocratique, incarnée par les Amis du manifeste et de la liberté (AML), apparaît désormais insuffisant face à la brutalité coloniale.
Ainsi, dès 1947, certains militants fondent l’Organisation spéciale (OS), structure clandestine destinée à préparer la lutte armée, prélude à l’insurrection du 1er novembre 1954.
En France, la reconnaissance de ces crimes a tardé. Ce n’est qu’en 2005, grâce à un discours de l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière à Sétif, qualifiant la répression d’« inexcusable tragédie », que l’opinion commence à prendre conscience. Depuis, ces événements ont fait leur entrée dans les manuels scolaires et certains discours officiels, notamment ceux de Bernard Bajolet en 2008. Mais les tentatives parlementaires pour faire voter une reconnaissance officielle restent sans succès, freinées par les tensions politiques et la montée de l’extrême droite.
Pour Benjamin Stora, les massacres de mai 1945 ont ouvert une séquence tragique de l’histoire coloniale française, révélatrice des violences systémiques de la décolonisation, aussi visibles à Madagascar ou en Indochine. Il rappelle que la lutte pour la vérité historique nécessite courage, mémoire et pédagogie, dans une France encore traversée par les silences du passé.
Synthèse : Ab.N
LA NATION Quotidien National D'information