Face à une presse française formatée au programme de l’extrême droite pour tout ce qui touche à l’Algérie, aussi bien son présent que son avenir, l’historien Benjamin Stora n’a pas caché son exaspération en se voyant interrogé, sur le plateau de France Info, sur Amir DZ, « youtubiste » condamné par la justice algérienne à 20 ans de prison par contumace pour activité terroriste. Spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine de l’Algérie, de la guerre d’indépendance et des mémoires croisées entre les deux rives de la Méditerranée, Stora consacre depuis plus de cinquante ans ses recherches à décrypter les traumatismes hérités de la colonisation, les silences de l’histoire officielle et les conditions d’une possible réconciliation.
C’est précisément à ce titre qu’il avait été convié sur le plateau. Or, au lieu d’un échange sur les séquelles de la colonisation, les violences de la guerre, les disparitions, les essais nucléaires ou encore la bataille d’Alger, la discussion s’est orientée vers un influenceur, inculte poussé sur le devant de la scène par les médias français. Une inflexion que l’historien a jugée déplacée, voire humiliante. « Je me dis : qu’est-ce que je fais ici ? Franchement, moi je m’en vais », a-t-il lancé, visiblement irrité. Une réaction inhabituelle chez cet intellectuel connu pour son calme et sa pédagogie.
Pour Stora, les centaines de milliers de morts de la colonisation, les conséquences des essais nucléaires dans le Sahara ou encore le sort des disparus constituent des enjeux majeurs, structurants pour la compréhension des tensions actuelles entre Paris et Alger. « Je ne suis pas ici pour parler d’un influenceur », a-t-il martelé, rappelant implicitement que son expertise porte sur les dynamiques historiques de longue durée, non sur l’écume médiatique.
Il a également reproché à l’animateur d’avoir introduit un thème qui ne figurait pas dans l’objet initial de l’invitation. Selon lui, il avait été sollicité pour évoquer les rapports historiques entre les deux pays, les traumatismes hérités du passé et les voies possibles d’apaisement.
Cette séquence fait écho à une expérience récente de l’historien dans l’émission Complément d’enquête diffusée sur France 2. Stora y avait longuement évoqué un épisode particulièrement sensible : la question des crânes de résistants algériens conservés en France, symboles d’une violence coloniale longtemps occultée. Il explique avoir passé une matinée entière au musée de l’Homme pour documenter cet aspect de l’histoire, qu’il considère comme fondamental pour comprendre les blessures mémorielles encore ouvertes. Pourtant, dans le montage final, cette dimension aurait été reléguée au second plan, au profit de séquences consacrées à l’influenceur controversé.
Pour Benjamin Stora, ce choix éditorial révèle une tendance plus large : privilégier le sensationnel au détriment de la profondeur historique. Lui qui a travaillé sur la guerre d’Algérie, les mémoires pieds-noires, les récits des anciens combattants et les politiques de reconnaissance, voit dans cette évolution une forme de banalisation des enjeux mémoriels. Or, ces questions ne relèvent pas seulement du passé : elles structurent encore les perceptions réciproques, nourrissent les malentendus diplomatiques et influencent les débats publics des deux côtés de la Méditerranée.
L’émission en question a d’ailleurs suscité des réactions officielles, contribuant à raviver les tensions entre Paris et Alger. Dans ce contexte déjà fragile, la responsabilité médiatique apparaît d’autant plus cruciale. Stora n’est pas le seul à avoir exprimé des réserves sur le traitement du sujet, mais son intervention a marqué par sa fermeté.
Au fond, sa réaction traduit l’attachement d’un historien à la rigueur de son champ de compétence. Né en Algérie, profondément lié à son histoire et à ses drames, Benjamin Stora incarne une passerelle intellectuelle entre les deux pays. Son parcours personnel et académique l’a conduit à explorer sans relâche les zones d’ombre de la colonisation et les mémoires plurielles qui en découlent. Être réduit, dans ce cadre, à commenter les propos d’un influenceur revient, selon lui, à minimiser la gravité des enjeux qu’il étudie depuis un demi-siècle.
En rappelant qu’il travaille sur cette histoire depuis cinquante ans, Stora a souligné l’écart entre la profondeur du travail historique et la superficialité de certaines controverses médiatiques. Son intervention pose, en creux, une question essentielle : comment traiter avec sérieux une relation franco-algérienne encore marquée par des blessures ouvertes, sans céder aux simplifications ni aux diversions ?
Sid Ali
LA NATION Quotidien National D'information