La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février s’est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l’instant tenus à l’écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu’aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.
Par Afrah Nasser
double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l’emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n’a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d’un affrontement spectaculaire d’armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d’affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.
Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l’essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n’ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s’est matérialisée.
Le pays s’est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l’essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l’Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l’est.
Fragmentation du camp anti-houthiste
Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d’énergie à lutter contre leurs ennemis qu’à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l’essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l’autorité du gouvernement reconnu, tandis qu’Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d’alliés.
Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu’elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d’Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d’élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s’est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.
Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.
Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.
Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l’inverse, les forces soutenues par l’Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l’intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.
À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d’échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s’emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l’effondrement de l’offensive gouvernementale dans la province d’Al-Jawf, suivi d’une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l’absence de commandement coordonné.
Évolution et réorganisation des différentes forces
Au début de l’année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L’engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l’échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l’est. L’Arabie saoudite s’y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.
Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s’est notamment traduite par l’annonce de la nomination d’un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d’intervenir pleinement dans l’ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.
Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l’Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d’organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.
L’approche de Riyad porte désormais la marque d’une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l’usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n’est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu’ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.
Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s’attaquant d’abord à des navires liés à Israël avant d’étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.
Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu’en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d’Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.
Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d’attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d’entente avec eux. Pour l’heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu’à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.
Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l’instant, relativement calme comparé à d’autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s’achever, tandis que l’économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d’adaptation de la société.
Face à la guerre contre l’Iran, les hésitations des houthistes
Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l’Iran, comme ils l’ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S’ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d’action.
À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s’articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l’Iran ne relève pas d’une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d’un réseau souple d’acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.
Cette configuration s’exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l’agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n’ont pas franchi le seuil d’un engagement total. Leur posture révèle une forme d’ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu’interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d’un statu-quo qui leur est favorable.
Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d’une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d’une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d’une telle escalade.
Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l’affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l’Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s’ils le décidaient, d’exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l’Iran et ses rares alliés.
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