Par Mohamed Badaoui
Un pays étouffé par la bureaucratie, troublé par l’instabilité juridique chronique, perclus de corruption et méfiant envers la créativité, la liberté et l’esprit d’initiative peut-il réunir les conditions pour l’éclosion de startups ?
Très peu sont ceux qui comprennent le sens de ce terme anglo-saxon startup, en vogue depuis une vingtaine d’années, mais qui vient tout juste de déferler sur l’Algérie. Le mot « beautifully american », comme hamburger, skateboard, Smartphone, showroom est, comme tous les anglicismes, un gadget à la mode, plaît. En dehors de cette coquetterie langagière, combien sont-ils ceux qui en maîtrisent le sens et le fonctionnement ?
D’abord, c’est quoi une startup ? Selon la définition qu’en donne Steve Blank, un des gourous de la Silicon Valley, il s’agit d’« une organisation temporaire conçue pour rechercher un modèle d’entreprise reproductible et évolutif ». En d’autres termes, c’est une entité qui naît du jour au lendemain, sans être sûre de durer dans le temps et qui s’adapte rapidement à son environnement en croissant et multipliant à la vitesse de l’éclair. En un mot, tout ce que le climat des affaires d’Algérie déteste. Ici, une entreprise a le temps de mourir, de ressusciter et de mourir une nouvelle fois avant de terminer toutes les démarches administratives pour se constituer en raison sociale.
La startup ne tire pas son nom de la langue anglaise uniquement. Elle est aussi l’émanation de la mentalité nord-américaine où les choses vont à un rythme supersonique, où tout encourage l’entreprise à produire la richesse et les esprits à redoubler d’innovation. C’est une fusée à décollage vertical qui vise tout de suite la lune par une accélération exponentielle si elle est servie par une idée puissante.
Bain bureaucratique toxique
Comment pourra-t-elle donc éclore et prospérer dans un bain aussi toxique que la bureaucratie made in Algeria. Il n’y a qu’à écouter le Médiateur de la République, Karim Younes, pour s’en convaincre. Celui-ci a récemment déclaré que le président de la République l’a chargé de lutter contre la bureaucratie. Les puristes diront que ce n’est pas vraiment son rôle mais celui de l’Exécutif. Cela dit, passons et faisons comme s’il en avait la capacité. Lui, qui a qualifié cette maladie du système de « hogra », a vite fait de nuancer ses propos en estimant que « le pouvoir de l’administration » doit exister”, comme dans d’autres pays.
En Algérie, la startup est conçue comme une TPE, une très petite entreprise, presque un banc d’essai susceptible de forger chez les jeunes l’expérience de diriger de grandes entreprises. Car la culture des ensembles industriels et des groupes, même si l’apport du secteur au Pib ne dépasse guère 5%, constitue un dogme. Et même si cette philosophie changeait, l’environnement mettra beaucoup de temps pour évoluer, notamment en matière de financement.
Les banques publiques sont des mastodontes habitués, depuis leur création sous les régimes socialistes postindépendance, à considérer d’un mauvais œil l’initiative privée sauf si l’entrepreneur est adoubé par le pouvoir politique. Comment peuvent-elles, du jour au lendemain, prendre un risque en finançant un jeune premier ou un investisseur visionnaire qui porte un projet fou, audacieux ?
Un début de réponse est peut-être inscrit dans l’opération de financement prévue par l’Algerian Strat-up Fund (ASF). Son directeur général, Ahmed Haftari, a annoncé cette semaine qu’une manne en trois paliers (2 millions, 5 millions et jusqu’à 20 millions de dinars) soutiendra les projets qui le méritent. Reste à savoir sur quels critères l’Administration, qui a toujours un coup d’avance et plus d’un tour dans son sac, s’arrangera pour distribuer le pactole que l’Etat compte mettre sur la table. Wait and see.
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