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Yennayer 2023 : une fête de reconstruction mémorielle

Officialisé depuis 2017 en Algérie, la célébration de Yennayer est une tradition populaire qui se confond avec l’histoire du pays depuis des siècles. Même si l’événement est diversement apprécié, il n’en demeure pas moins un important marqueur sociologique et identitaire.

Johann Wolfgang von Goethe, l’écrivain allemand du XVIIIe siècle disait que «celui qui ne sait pas tirer les leçons de trois mille ans vit au jour le jour». La sentence s’applique bien à Yennayer, le nouvel an amazigh, dont l’origine demeure mystérieuse jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, à l’instar de la plupart des pays de l’Afrique du Nord, cette date a toujours été célébrée d’abord comme une tradition populaire, une réjouissance familiale sans autre connotation. En Algérie, on lui donne des noms différents selon les régions. «Ayred» à Tlemcen, «Aam El arab (l’an arabe, par opposition à l’an chrétien des colons)» lorsque le pays était colonisé, lâadjouza à Alger et «thamghart» en Kabylie qui le nomme aussi «Yennayer», une prononciation proche de celle du Titteri, du Ouarsenis et des steppes où il s’appelle «Ennayer».

L’étymologie du mot diffère selon les auteurs. Certains le décomposent en «yan» (qui signifierait un ou premier) et «ayyur» qui voudrait dire mois. D’autres soutiennent que le mot dérive du latin Ianuarius (ou Januarius), mois attribué au dieu mythologique romain Janus (Ianus). Cette hypothèse paraît plausible puisque l’Afrique du Nord a été occupée pendant des siècles par l’empire romain et que janvier était le mois où l’on célébrait la divinité aux deux faces, l’une tournée vers le passé et l’autre vers l’avenir. Cette période de l’année est celle où l’on espère une bonne pluviométrie pour que les récoltes soient bonnes. D’ailleurs, l’occasion donne lieu à des ripailles faites de partage de nourriture entre toutes les couches de la société et à des manifestations folkloriques.

Depuis quelques décennies, cependant, Yennayer a pris une connotation idéologique moderne pour ne pas dire politique. Avec le temps, sa célébration populaire a cédé le pas à des revendications identitaires. C’est Ammar Neggadi, le militant berbériste natif de la wilaya de Batna, qui a été le premier à lier l’événement à l’intronisation, en 950 avant l’ère actuelle, du berbère Shoshenq Ier en qualité de pharaon. Le souverain originaire de Cyrénaïque à l’ouest de la Libye a, plus tard, fondé la XXIIe dynastie qui a régné sur l’Égypte jusqu’à l’an 715 av. J.-C.

C’est pourquoi l’Académie berbère a décidé en 1980, sous l’influence de Neggadi, de débuter son calendrier par cette date. 2023 coïncide donc, selon cet avis, à l’an amazigh 2973. L’approche est évidemment contestée par certains travaux, mais c’est elle qui s’est finalement imposée comme référence historique officielle au sein du mouvement berbériste.

En Algérie, Yennayer a été officialisé comme journée nationale chômée et payée, la première fois, en janvier 2017 sans, évidemment, la dimension voulue par l’Académie berbère que les autorités ne voient d’un très bon œil. Fondée par Bessaoud Mohand Arab (1924-2002), un ancien officier de l’Armée de libération nationale, a été à l’origine de plusieurs actions notamment la création du drapeau amazigh.

Yennayer est, en revanche, rejeté par le courant panarabiste qui le considère comme faisant partie d’un plan néocolonialiste et par le mouvement salafiste pour qui il s’agit d’une réminiscence du paganisme. Les partis islamistes agréés, tels que le MSP, Justice et développement, Ennahda et El Bina le tolèrent pour des raisons politiciennes.  

En tout état de cause, même si Yennayer est diversement apprécié aujourd’hui, il renseigne sur le bouillonnement identitaire qui caractérise la société algérienne. Celle-ci a, souvent, subi des invasions étrangères et des occupations territoriales qui ont à chaque fois déstabilisé sa culture, son tissu social et ses repères ancestraux. Elle tente ardemment, depuis le recouvrement de son indépendance, de se reconstruire sur ses propres valeurs et de renouer le fil de son histoire ; des origines jusqu’à nos jours.

Mourad Fergad 

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