Accueil / Conjoncture / Soufiane Djilali à LA NATION : Il faut « pousser le pouvoir à assumer les vraies réformes »

Soufiane Djilali à LA NATION : Il faut « pousser le pouvoir à assumer les vraies réformes »

Il faut du temps au temps, semble dire Soufiane Djilali, président du parti «Jil Jadid».

Pour lui, l’heure des bilans n’est pas encore arrivée, même si le retard du changement politique commence à peser. La crise politique, économique et pandémique, que traverse le pays n’est pas une «sinécure». L’ampleur de cette crise requiert du temps, de la patience, de la bonne foi, et beaucoup de volonté.

  • Comment évaluez-vous les premiers mois du président Tebboune à la tête de l’Etat?

Soufiane Djilali : Il est difficile de faire un bilan objectif pour le moment. A la crise politique d’ampleur exceptionnelle s’est rajoutée une crise sanitaire aussi inattendue que gravissime. Le pays subit de plein fouet une crise multidimensionnelle. Remettre de l’ordre au sein de l’Etat, donner une dynamique de travail à un gouvernement formé à la va-vite, faire face à une crise financière, économique et sociale aiguë… cela n’est pas une sinécure. Comment réparer cette situation alors qu’une bonne partie du peuple était, au surplus, dans la rue, signifiant une profonde rupture de confiance ?

Pour le moment, les citoyens sont encore en attente. Devant cette avalanche de difficultés, on pouvait craindre le pire. Pourtant, le pays se stabilise, des projets gouvernementaux commencent à poindre du nez et les marchés sont régulièrement et même abondamment approvisionnés.

Au plan politique, par contre, il y a un retard qui commence à peser. Après un bon départ concernant la nouvelle Constitution, il y a maintenant comme un passage à vide. La vie politique est quasi inexistante et les médias sont encore très timides. Le référendum n’est toujours pas fixé et les élections législatives ne pourront probablement pas se tenir à la fin de l’année comme prévu.

Au final, le bilan est ambigu pour l’instant, mais le jeu reste ouvert. Je suis persuadé qu’avec un peu d’audace, les solutions arriveront bien plus vite.

  • Comment Analysez-vous l’approche du pouvoir ?  Pensez-vous qu’il soit  en mesure de trouver des solutions à la crise algérienne ?

Soufiane Djilali : il n’a pas le choix, il doit trouver les solutions. A priori, la crise de 2019 qui a ébranlé la structure interne de l’Etat, a trouvé une issue. L’armée, qui a du se mettre en avant et combler la faille provoquée par la chute du régime Bouteflika, s’est retirée du champ politique. Le Président de la République, en tant que fonction politique, est de nouveau au centre des institutions. La perspective d’une nouvelle Constitution plus équilibrée et moins personnelle promet un jeu politique plus sain. Aux citoyens et à travers les organisations politiques de prendre leur part dans cette nouvelle Algérie. Il ne faut pas rester passif ou seulement spectateur prompt à la critique acerbe, mais au contraire devenir acteur politique et concepteur de son avenir. Il ne faut pas laisser le pouvoir agir seul et comme bon lui semble mais au contraire le challenger et le pousser à assumer les vraies réformes. Le pays a d’immenses possibilités et des richesses naturelles suffisantes pour se réorganiser et lancer son développement humain et son décollage économique. Nous sommes condamnés à trouver les bonnes solutions et au plus vite. Le monde est entré dans une phase de grand bouleversement. C’est notre souveraineté et notre avenir qui se jouent maintenant.

  • Quel bilan faites-vous de la mobilisation citoyenne pour le changement (le Hirak)?

Soufiane Djilali : le Hirak a été fabuleux. Le temps passe vite et les mémoires sont parfois courtes. Mais rappelez-vous ce qu’était le régime précédent ? Sans le Hirak, je n’ai pas le moindre doute que l’Algérie serait aujourd’hui entrain de patauger dans les eaux fangeuses d’une crise politique mortelle. Le 22 février, le Hirak a incarné le peuple algérien, il a exprimé sa volonté profonde, celle de se vouloir digne et adulte. Il a dit, pacifiquement mais fermement, qu’il voulait le changement et qu’il exigeait sa citoyenneté.

Le résultat est tangible. Le 5ème mandat et son avatar, le 4ème prolongé, sont tombés. Une noria d’ex responsables du plus haut niveau est en prison ou poursuivie par la justice. Le dossier des scandales financiers  sont ouverts. L’impunité qui a sévit durant des années s’est subitement terminée. Tous les nouveaux responsables du pays sont maintenant avertis. Plus personne ne peut dorénavant se sentir à l’abri de poursuites judiciaires lorsqu’il y a une gestion douteuse.

Par ailleurs, le Hirak a été l’occasion pour les Algériens, d’offrir une nouvelle image d’eux-mêmes. Le monde entier a pu voir un peuple fier et déterminé.

Il est vrai, par contre, que d’un autre côté, toutes les revendications scandées de vendredi en vendredi n’ont pas abouti ou pas encore. Il faut dire que la barre avait été mise très haut. En outre, il est évident que des infiltrations douteuses dans les rangs des marcheurs ont imposé des slogans partisans ou à visé politicienne, voire même s’inscrivant dans des agendas supra nationaux. La colère, le rejet du pouvoir, l’enthousiasme général pour une « révolution du sourire », le désir de solidarité au-delà des idéologies, tout cela a fait que malheureusement beaucoup de militants sincères  n’ont pas voulu se saisir du dialogue au moment opportun. C’est cette situation mi-figue mi-raisin qui a pu laisser un arrière goût d’inachèvement d’une révolution si prometteuse.

  • Le Hirak a-t-il donc échoué, comme le soutiennent des intellectuels et une partie de l’opinion ? Faut-il le structurer ?

Soufiane Djilali : le Hirak n’a pas échoué. Il ne faut pas réduire ce mouvement populaire exceptionnel à l’échec de groupuscules qui ont voulu l’usurper. Ces derniers ont échoué, le Hirak, qui représente l’écrasante majorité du peuple, a gagné.

Les raisons de la mobilisation du 22 février ont été accomplies. Bien sûr, comme le dit l’adage, l’appétit vient en mangeant et de ce fait, des courants politiques ont cru que c’était là l’occasion pour eux d’accomplir leurs propres objectifs. C’est légitime quelque part, sauf que l’évaluation de la réalité a été mal faite.

L’erreur a été de penser que le Hirak était un corps homogène et disponible pour les plus entreprenants. En réalité, c’est un mouvement pluriel, à l’évidence contradictoire dans ses repères et ses intérêts, qui s’est unifié les vendredis pour un objectif clair. Ce dernier atteint, il était impossible qu’un groupe politique puisse monopoliser le mouvement. Dès le départ, il fallait saisir la dynamique interne et accepter de travailler avec les citoyens à la même sensibilité politique. Il aurait fallu que les partis politiques, anciens et nouveaux, tentent de se réorganiser en intégrant celles et ceux des Algériens qui soutiendraient leur projet politique.

En conclusion, il était nécessaire de structurer le Hirak, mais en plusieurs organisations politiques et non pas tenter d’en faire un parti unique.

  • Est-ce que vous êtes de ceux qui souhaitent le retour du Hirak ?

Soufiane Djilali : le Hirak s’est inscrit dans la mémoire collective. Il ne reviendra pas à l’identique, car les raisons de sa mobilisation ne sont plus là, mais son esprit nous accompagnera désormais. Pour son aboutissement final, il faudra que le Hirak se transforme d’une part en acteurs politiques et d’autre part en corps électoral. Ainsi, l’esprit du Hirak passera de la rue aux institutions. Car, finalement, ce qui est attendu concrètement est que les Algériens, les plus compétents, les plus méritants et les mieux outillés deviennent les dirigeants du pays. Il ne sert à rien de manifester sa colère dans la rue et laisser le champ libre aux opportunistes pour occuper les centres de décision. La logique veut maintenant que les militants du Hirak assument leur responsabilité et se préparent à aller aux élections. A charge pour nous tous de se donner les moyens de contraindre le pouvoir à respecter les choix du peuple.

  • Qu’est ce que vous répondez aux activistes du Hirak et d’autres parties qui disent que vous avez  tourné le dos au mouvement ?

Soufiane Djilali : ce que je leur dis ? Qu’ils se trompent lourdement ! Passons sur le passé militant de chacun ; certains activistes n’ayant découvert la politique qu’après le 22 février 2019. Regardons les choses en face. Notre divergence, en tant que Jil Jadid, avec une partie de la société politique a commencé dès Juillet 2019. Jil Jadid voulait négocier avec le pouvoir alors que le Hirak était encore puissant. Le pouvoir avait montré des signes de bonne volonté. Je rappelle que le premier groupe de personnalités désigné autour de Karim Younes était formé pour l’essentiel de « hirakistes ». Malheureusement, ils n’ont pu résister à la pression des radicaux et ont abandonné leur mission.

La société politique était durant ces mois là, constamment sur la brèche. Il y avait un gros potentiel avec les noyaux formés par les syndicats, les associations et bien entendu les partis politiques. Je dois avouer que les calculs politiciens ont primé.

Le fait que Jil Jadid ne voulait pas s’inscrire dans leur projet, il a fait l’objet d’attaques et de campagnes très agressives sur les réseaux sociaux.

Les animateurs du Hirak se sont donc assez tôt divisés en deux tendances. Celle qui voulait obtenir une reddition du pouvoir quitte à provoquer une désobéissance civile aux conséquences imprévisibles et celle qui, au contraire, pensait que la situation était mûre pour un dialogue utile et une consolidation des acquis du Hirak. C’est cette dernière voie qu’a choisi, en toute conscience, Jil Jadid. Le temps dira qui aura offert la meilleure issue au Hirak.

  • Concrètement, qu’est ce qui a changé en Algérie depuis le 22 février 2019 ?

Soufiane Djilali : beaucoup et peu de choses à la fois. La trajectoire de l’ancien régime s’est brisée. Une grande partie des animateurs du pouvoir durant au moins les dix dernières années ne sont plus là. D’un autre côté, les changements institutionnels n’ont pas encore abouti et  nous sommes en présence des mêmes faux élus à l’APN, au Sénat et même dans de trop nombreuses collectivités locales. C’est à travers les élections nationales et locales que la classe politique pourra être notablement renouvelée. En fait, à Jil Jadid, ce sera à la lumière des résultats des prochaines législatives puis des locales que nous jugeront vraiment du bilan du Hirak. A ce moment là, nous pourrons dire si le pays a notablement évolué et donc si le mouvement du 22 février a pu réussir. Ce sera le véritable examen d’entrée en démocratie.

  • Le pouvoir dit qu’une bonne partie des revendications du hirak ont été satisfaites. Êtes-vous d’accord ?

Soufiane Djilali : oui et non. Il est incontestable que le Hirak a eu gain de cause sur certaines questions que nous avons abordées au début de notre entretien. Mais pour le moment nous ne sommes pas encore dans un Etat de droit ni dans une démocratie avérée. Il y a probablement une volonté pour y aller mais le chemin reste long. La justice n’est pas encore indépendante et les institutions sont peu représentatives. La confiance n’est pas vraiment là. C’est pour cela qu’il est capital de réussir la nouvelle Constitution qui devra offrir un socle pérenne aux futures institutions de la République.

  • Ne pensez vous pas que les autorités gèrent la situation avec une main de fer notamment avec le grand nombre d’arrestations ?

Soufiane Djilali : depuis l’élection présidentielle, il y a eu trois phases. Une première où les autorités ont accédé à la demande du Hirak et des acteurs politiques en libérant la majeure partie des détenus d’opinion.  Puis, face à la poursuite du Hirak, le pouvoir a eu de nouveau, la main lourde. Enfin, depuis le début Juillet, un grand nombre de détenus ont été libérés, d’une manière ou d’une autre. Je ne sais pas s’il faut mettre ces changements d’attitude sur le compte d’une stratégie politique ou tout simplement si celle-ci a oscillé en fonction des changements d’équilibre à l’intérieur  du pouvoir.

  • Quelle serait votre réponse si le président vous demande de rejoindre son équipe ou faire partie du gouvernement ?

Soufiane Djilali : pour le moment, il me semble que cette question ne se pose pas. Une fois la Constitution adoptée et qu’une nouvelle assemblée sera élue, nous verrons les choix du Président de la république à la lumière des résultats électoraux. Si nous agissons sur la base de principes clairs, nous ne sommes pas dogmatiques. Les objectifs ultimes resteront toujours la construction de l’Etat de droit et le développement du pays.

  •  Est-ce que vous êtes pour que l’ex-président Abdelaziz Bouteflika soit jugé ? 

Soufiane Djilali : symboliquement, cela aurait du être fait. Probablement qu’en tant que personne, il n’est plus en mesure de faire face à un procès. Mais la dimension pédagogique aurait eu un sens.

  • Le président Tebboune a initié un dialogue avec les personnalités politiques autour de la constitution. Vous l’avez rencontré.  Votre commentaire?

Soufiane Djilali : le président Tebboune fait ce qu’il peut dans cette conjoncture complexe et même dangereuse pour le pays. Il m’a reçu, comme il a reçu de nombreuses personnalités politiques. A l’issue de mon entretien avec lui, j’ai fait un long compte rendu à la presse. Je suis d’accord pour que le processus de sortie de crise commence par une remise en ordre constitutionnelle. Le projet d’amendement avancé par la commission Laraba est très correct, vu la conjoncture, à part certaines dispositions que nous estimons déplacées. Ce qui importe dans cette situation, c’est la disponibilité de chacun pour le dialogue. Je formule l’espoir que les autres acteurs politiques qui sont restés hermétiques jusqu’à présent à cette démarche, contribuent à la construction d’un consensus national. Les changements de directions opérées ou en attente de réalisation, pourront probablement aider à dénouer certains blocages psychologiques.

  • Vous avez évoqué, plusieurs fois, la crise et ses origines, que faut-il faire pour la résoudre? 

Soufiane Djilali : la crise que vit l’Algérie s’étage sur plusieurs niveaux. Certains aspects peuvent être abordés sur le court terme par une action politique volontaire et déterminée. D’autres dimensions demanderont beaucoup plus de temps qui se mesure à l’échelle d’une génération. Comme tout le monde le sait, l’avenir passe par le présent en considérant le passé.

La société algérienne est en pleine transition et  évolue dans le sens positif. Elle est bien mieux stabilisée sur sa dimension identitaire, même si ce sujet provoque encore de vives polémiques. Il y a aussi une sécularisation progressive qui désidéologise la religion. L’Islam, nécessaire au fonctionnement de notre société, deviendra de plus en plus une source spirituelle d’enrichissement et non pas un dogme ritualisé pour embrigader les consciences. Enfin, la femme, qui constitue la moitié de la société, commence à conquérir des droits légitimes dont elle a été si longtemps privée.

Au plan économique, les mentalités commencent à se débarrasser des anciens modes de fonctionnement irrationnels du temps du socialisme spécifique. Il faut maintenant sortir rapidement de l’esprit de rente et ouvrir grand les portes à l’initiative économique et à l’innovation. Nous avons besoin de mettre en place une grande stratégie pour un développement humain et économique cohérent avec les données d’un développement durable.

Pour celles et ceux qui s’intéressent aux questions de fond, je les invite à consulter notre projet de société qui est en ligne sur notre site, et de suivre la prochaine publication de notre programme politique prévue pour cet automne.

En conclusion, l’Algérie est devant son destin. Elle a tous les atouts en main. A ses enfants de la hisser parmi les grandes nations.

Entretien réalisé par Idir Dahmani 

A propos LA NATION

Voir Aussi

Complexe Sider El Hadjar d’Annaba : reprise de la production dans la zone endommagée

L’activité de production dans la zone endommagée par la panne survenue au complexe sidérurgique d’El …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *