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La Casbah, un patrimoine qui crie sa peine

Quelques ombres furtives vaquent à leurs occupations, à travers un dédale plein de vacuité ; un groupe de touristes qui se promène au milieu de placettes tristes et sans âme, que côtoient des monticules de gravats et d’ordures, tente de voler au passage quelques clichés de douérate aux parois grossièrement lézardées …  

 En parcourant le dédale de la vieille cité d’Ibn Mezghenna, la désolation du bâti donne plein la vue. Un paysage qui attriste. Qui donne un pincement au cœur lorsque le regard balaie ces étais destinés à préserver  temporairement (un provisoire qui dure) des bâtisses brinquebalantes ; lorsque nos mirettes défilent des douérate dont les murs laissent échapper la lumière que trahissent des lézardes menaçantes; lorsqu’on chemine à travers des maisons menaçant ruine, au moment où d’autres viennent tout juste de rendre l’âme obstruant la rue des Frères Boudriès (ex-rue Thèbes). Plus loin des éboulis de décombres engorgent en aval la rue Ahmed Allem (ex-rue Médée). Plus de 150 entreprises  et une cinquantaine de BET qui, mobilisés au chevet de l’ancienne médina, dans le cadre du Plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur des secteurs sauvegardés (voir décret exécutif 03-324),  ont fini par lever le pied sans venir au terme des travaux de restauration qui leur ont été assignés…

L’Unesco avait préconisé en 2018 la création d’une agence, dotée d’un “pouvoir de décision rapide” et regrouper toutes les disciplines en une “structure unique” afin que les opérations de réhabilitation ne soient plus “fragmentaires”, mais inscrites dans un plan d’ensemble cohérent. Peine perdue, car la recommandation est restée au stade du vœu pieux, comme d’ailleurs, les plans de restauration menés par le passé, depuis le fameux Comedor, jusqu’au Plan permanent de sauvegarde dont les opérations de restauration avaient commencé en 2006. Excepté la restauration de quelques palais comme Dar essouf, dar el cadi, le palais Mustapha Pacha et quelques dizaines de douérate dont nombre d’entre elles ont été mal restaurées, voire tout juste confortées grâce à des travaux dits d’urgence (étaiement), le bâti traditionnel continue à pâtir, faute de ressources financières. Au mois de novembre dernier, plusieurs familles propriétaires ont été ‘’invités’’ à vider les lieux, comme la famille Kechkoul qui élit domicile à la rue Kheireddine Zenouda (ex-rue de la Grenade), avant de voir leurs douérate carrément murées, alors que les travaux d’étaiement de ces dernières remontent à 2012. Autrement dit, dix ans après, aucune opération de restauration n’est intervenue.

La citadelle, le tonneau des Danaïdes ?

 Et que dire de la restauration de la Citadelle qui, plus de 35 ans après avoir ‘’abandonnée’’ de ses indus occupants,  fait du surplace et les études du bureau d’étude polonais PKZ réactualisés une fois encore. Ce site appelé Dar essoltane – non encore réceptionné ni ouvert au public comme rapporté par l’Aps – voit ses modules (palais du dey, palais des beys, la mosquée du dey, la poudrière et autre maison des janissaires …) restaurés à pas comptés, voire de  manière poussive. Nombre d’entreprises se sont relayées dans ce site avant que les travaux ne soient confiés à l’entreprise Mesmoudi de Tlemcen, un établissement qualifié, faut-il signaler dans les travaux de restauration au même titre que l’Ecotrabeo, un autre établissement qui s’attelle à la restauration du lieu cultuel : la mosquée dite ‘’Djamaa el baranî’.v Le quidam qui poursuit sa virée est saisi par un haut-le-cœur, en  arpentant des quartiers rasés comme le lieu dit ‘’Kouchent el khandak’’ ! Quelques ombres furtives y vaquent à leurs occupations, à travers un dédale plein de vacuité; un groupe de touristes s’y promène, volant au passage quelques clichés d’une architecture qui crie sa peine, au milieu de placettes tristes et sans âme que côtoient des monticules de gravats et d’ordures enlaidissant  une cité qu’on a de cesse de dire que sa mort est programmée… Et ce n’est pas mal à propos de reprendre l’interrogation de  l’ex-président de la Fondation Casbah, Ali Mebtouche ‘’ Est-il  venu le temps d’accomplir la prière mortuaire sur la Casbah ? Une cité dont la restauration a englouti plus de 24 milliards de DA, pour un piètre résultat, car le décor dans son ensemble est toujours aussi repoussant. Il y a lieu de souligner qu’une vingtaine de familles seulement refusent d’abdiquer et prennent soin de leur douérate alors que d’autres propriétaires ont décampé, laissant le patrimoine aux mains de pensionnaires qui s’en foutent royalement de son entretien. Ce n’est pas faux aussi de dire que la Casbah est devenue une usine de production de vrais-faux sinistrés, un asile d’attente dans l’espoir  de ”décrocher” un logement. 

Ces artisans qui se cachent pour… mourir

Une cité qui voit des artisans, disposés autrefois en enfilade, déguerpir ou troquant leur doigté contre un gage plus rémunérateur.  Ils se comptent sur les doigts d’une seule main. A peine deux ou trois artisans continuent à faire de la résistance à l’image du maitre dinandier Boudjemaa tapi dans un réduit dans la rue Katarougil ou encore le maitre maroquinier, Mostefa Boulaachab qui fait contre mauvaise fortune bon cœur, en perpétuant le legs ancestral au rythme de sa passion. Contrairement à nos voisins de l’est et de l’ouest, cette corporation d’artisans, composée de ‘hararine’, ‘makfouldjia’, ‘debaghine’, ‘qzadria’, ‘sefarine’, ‘seradjine’, ‘naqachine’, ‘sayaghine’ pour ne citer que ces métiers de savoir-faire, qui participaient à l’animation de la médina, ne fait plus recette ? Qu’évoquent à présent ces lieux uniques, inscrits dans les tablettes du patrimoine mondial ? Que nous proposent ces maisons que nous avons aimées, ces quartiers que nous avons choyés et qui nous ont bercés et ces rues et venelles que nous avons arpentées ?  Sinon  un pan de patrimoine matériel et immatériel que nous avons réussi, à notre grand dam, à enterrer.  

Farouk Baba- Hadji

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