
Quelle sera la position du nouveau régime sur l’annexion du Golan par Israël ? Va-t-il construire ses orientations politiques sur cette question, ou acceptera-t-il d’échanger le Golan contre la renonciation à la Palestine, comme l’a fait l’Égypte de Sadate avec le retour du Sinaï et l’abandon de la cause palestinienne ?
Par Walid Abd al-Hay*
Après 53 ans de règne de la famille Assad sous la bannière du Parti Baas arabe, il est nécessaire de se poser la question : et après ? La joie enfantine qui envahit beaucoup de personnes cache des questions complexes et des préoccupations politiques, économiques et sociales légitimes :
Premièrement : Quelle sera la position du régime politique qui se formera vis-à-vis des organisations palestiniennes armées présentes en Syrie, telles que le Front Populaire de Libération de la Palestine, le Front Populaire – Commandement Général, le Fatah-Intifada, etc. ? Avant eux, le Mouvement du Djihad islamique a ses bureaux et ses bases en Syrie. Le nouveau régime va-t-il les éliminer, ou leur demandera-t-il de continuer leur résistance ? Avant de se réjouir, nous devons connaître la réponse à cette question.
Cela entraîne des questions auxquelles il est essentiel d’obtenir des réponses, au lieu de se laisser envahir par la joie naïve :
a) Le Hamas sera-t-il autorisé à revenir activement sur la scène syrienne ?
b) Le nouveau régime soutiendra-t-il la normalisation avec Israël, ou prendra-t-il une position contre elle ?
c) Quelle sera la position du régime sur l’annexion du Golan par Israël ? Va-t-il construire ses orientations politiques sur cette question, ou acceptera-t-il d’échanger le Golan contre la renonciation à la Palestine, comme l’a fait l’Égypte de Sadate avec le retour du Sinaï et l’abandon de la cause palestinienne ? Et pourquoi le Golan a-t-il été omis dans le prêche de Golnai à la mosquée des Omeyyades, et que signifie le retour du nom d’Ahmed al-Shar’a (Alias El Golani NDLR) ? Pourquoi ce dernier apparaît-il sur la scène au détriment des autres forces d’opposition qui sont désormais au pouvoir ? Quelle est la signification de l’empressement d’Israël à renforcer ses positions militaires et à étendre son influence sur le Golan ?
d) Quel sera le positionnement des nouvelles forces syriennes par rapport à ce qui se passe à Gaza ? Suivront-elles les bureaux du Mossad à Doha et au Caire pour faire pression sur la résistance en faveur d’une solution selon les conditions israéliennes, ou soutiendront-elles la résistance pour obtenir de meilleures conditions ? Ou verrons-nous de nouvelles fermetures, arrestations, et prétextes relatifs à la période de transition en Syrie ? Le silence autour de la question palestinienne dans le discours de l’opposition syrienne qui est devenue gouvernementale, est-ce un choix tactique ou une décision stratégique ? C’est une question ouverte, avec des préoccupations légitimes.
Deuxièmement : Le projet kurde dans le nord de la Syrie se développera-t-il en un “Région du Kurdistan syrien”, ou cela entraînera-t-il une guerre sanglante avec la Turquie, qui regarde d’un œil inquiet les forces démocratiques syriennes (QSD), qu’elle considère comme un soutien en arrière-plan au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ? Ce dernier lutte depuis sa fondation en 1978 contre l’État turc, et a des liens avec le Parti démocratique du Kurdistan en Irak, ainsi qu’avec l’Iran.
Comment le nouveau régime syrien abordera-t-il la tendance indépendantiste kurde dans le nord du pays ? Se rangera-t-il du côté de la Turquie pour étouffer ou éliminer les aspirations kurdes à l’indépendance ? Les forces religieuses syriennes se rallieront-elles au courant islamiste au pouvoir en Turquie pour soutenir Ankara et entrer en conflit avec les combattants kurdes ? Il est également important de noter que les relations entre la coalition de libération du Levant et les QSD ne sont pas prometteuses, ces forces s’étant affrontées dans des batailles violentes.
Troisièmement : Le régime politique sera-t-il islamique, laïque, ou démocratique acceptant la diversité ? Et comment les organisations d’opposition, qui sont profondément divisées, notamment le Corps Libre (proche de la laïcité), le Front de Libération du Levant (islamiste, avec des racines dans Daesh et Al-Qaïda) et les QSD (séparatistes kurdes), parviendront-elles à se mettre d’accord sur une forme de gouvernement ? La grande divergence entre ces groupes, qui sont principalement des organisations militaires, pourrait conduire à un conflit politique, voire à une guerre civile.
Quatrièmement : Quelles seront les conséquences du changement de régime en Syrie sur ses relations régionales et internationales ? Le pays rompra-t-il ses liens avec le Hezbollah au Liban et tentera-t-il de le démanteler en le transformant en un parti politique ou une organisation caritative, ce qui pourrait conduire à une normalisation avec Israël ? Si le courant “djihadiste” au sein du Front de Libération du Levant prend le dessus, cela suscitera-t-il des craintes au Liban, en Irak et en Jordanie, et pourrait-il y avoir des affrontements, redéfinissant ainsi les relations régionales ? Quelle sera la définition géopolitique de “Sham” (le Levant) ? Ce terme a historiquement englobé la Syrie, le Liban, la Jordanie, et la Palestine, et certains le font remonter à des régions du nord de l’Irak et du sud de la Turquie, voire du nord de l’Arabie Saoudite. Est-ce que “libérer Sham” signifiera “libérer la Palestine”, en tant que composante historique du Levant ?
Au niveau international, la Russie et l’Iran seront-ils remplacés par des forces occidentales ? La Syrie rejoindra-t-elle un partenariat tacite avec l’OTAN, surtout après que la direction centrale des forces américaines ait été transférée en Israël ? Cela affectera-t-il les sources d’armement syriennes, qui dépendent actuellement exclusivement de la Russie ? Enfin, comment le nouveau régime syrien gérera-t-il la question du Front de Libération du Levant, considéré par la Russie (et la majorité des pays) comme une organisation terroriste, en s’appuyant sur les résolutions de l’ONU ? Parviendra-t-il à négocier la suppression de ce groupe des listes de terroristes contre des concessions politiques ?
Cinquièmement : Le PIB de la Syrie a chuté de 82 % entre 2011 et aujourd’hui. Comment l’économie syrienne se redressera-t-elle ? Comptera-t-elle sur une aide des pays du Golfe et de l’Occident en échange de concessions politiques, notamment sur la question de la normalisation avec Israël ? Ou la Syrie s’orientera-t-elle vers un modèle économique à la manière de l’Iran, en s’intégrant dans le groupe des BRICS ? Les principales forces politiques syriennes parviendront-elles à se mettre d’accord sur cette orientation ? L’Égypte, après avoir promis un avenir prospère grâce à la paix, se trouve aujourd’hui classée 132e dans le monde en termes de revenu par habitant, à côté du Sri Lanka.
Sixièmement : Quelles seront les orientations médiatiques et éducatives du nouveau régime syrien ? Seront-elles islamiques et djihadistes ? Libérales et ouvertes ? Ou un mélange des deux ? Quel sera l’impact de ces orientations sur la société et ses nombreuses cultures subalternes ?
Trois approches pour répondre à ces questions :
1. L’approche historique : Si nous ne plongeons pas trop profondément dans l’histoire de l’Empire arabe islamique et du modèle de “l’unité” qui résout les problèmes internes par la “victoire” (selon Ibn Khaldun), les modèles contemporains à travers les expériences libyenne, égyptienne, irakienne et yéménite ne sont pas particulièrement optimistes. Le modèle tunisien, cependant, semble être le moins déformé. Est-ce que la Syrie adoptera une diplomatie à la manière de Mu’awiya, une approche marchande basée sur le compromis, et se rapprochera du modèle tunisien, ou bien un modèle plus autoritaire à la façon de Hajjaj ibn Yusuf ou Saddam Hussein ? Les Syriens ont payé entre 600 000 et 900 000 vies, tandis que les régimes du Pacte de Varsovie ont changé sans avoir à affronter une telle violence.
2. L’approche du statu quo : Dans la gestion de la politique en Syrie, il est certain que les “forces dures” (l’armée, la police, les services de renseignement, ou les groupes politiques armés) ont toujours joué un rôle central. Est-ce que le chemin syrien sera encore tracé par ces instruments, ou bien la société et ses forces éclairées parviendront-elles à les contenir ? Il faudra suivre les évolutions sur le terrain dans les deux prochaines années, car l’institution militaire arabe reste un acteur majeur de la stabilité ou du changement des régimes.
3. Le scénario d’une intervention extérieure : Les transformations politiques récentes dans le monde arabe ont vu trois types d’interventions extérieures :
a) Une intervention directe et explicite, comme en Irak et en Libye.
b) Une intervention semi-visible et indirecte, comme en Syrie, au Yémen et au Soudan, dominée par des puissances régionales comme le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Émirats, l’Iran et Israël.
c) Une faible intervention, avec une domination des forces locales (partis religieux armés et militaires), comme en Tunisie, en Égypte, et précédemment en Algérie.
Conclusion : La Syrie pourra-t-elle réussir à allier une véritable démocratie tout en continuant à s’opposer au projet colonial sioniste qui occupe plus de 1800 km² de territoire syrien, soit cinq fois la superficie de Gaza, avec environ 18 000 colons israéliens et 20 000 Syriens sous occupation ? Ou l’un des deux aspects prédominera-t-il sur l’autre ? Voilà le défi auquel la Syrie post-Assad devra faire face, loin de la joie enfantine.
· Politologue palestinien
LA NATION Quotidien National D'information