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Yémen. Guerre régionale, enjeux mondiaux

Par Helen Lackner*

Depuis le déclenchement de l’attaque israélo-états-unienne sur l’Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s’engager. Il leur a fallu, au cours de l’été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l’Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l’Arabie saoudite.

Ansar Allah, contre les positions du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale (GRI) ont ouvert la voie à la reprise d’une guerre de grande échelle. Beaucoup la redoutaient, certains l’avaient anticipée. Certes, les Yéménites, tant parmi la population que parmi les responsables politiques de tous bords, étaient las de la situation de « ni guerre ni paix » qui prévalait depuis le retrait saoudien. Après s’être engagé imprudemment dans la guerre au Yémen en 2015, Riyad cherche depuis plus de cinq ans à s’extraire du bourbier. La plupart des Yéménites espéraient que les évolutions récentes dans la région conduiraient à un règlement plus ou moins acceptable. Celui-ci aurait permis d’éviter les morts et les destructions massives qui, une fois encore, s’abattent sur la population. Dorénavant, tout porte à croire que l’on s’achemine vers la reprise d’un conflit de longue durée, marqué par des mouvements successifs sur de nombreux fronts et par le recours croissant à des drones, des missiles et des moyens aériens pilotés faisant appel à des technologies avancées. Les évolutions récentes sur le terrain de bataille complexifient la situation. Aucune option n’offre une issue raisonnable.

LES SAOUDIENS DE NOUVEAU HAPPES

Comme en 2015, l’Arabie saoudite est profondément impliquée et décrite comme l’ennemi principal de la nouvelle campagne par les dirigeants houthistes. En désignant le royaume comme responsable des maux yéménites, ils se tiennent formellement à distance de la stratégie iranienne — que peu de Yéménites, soutiens des houthistes compris, accepteraient de suivre. Malgré l’affirmation initiale selon laquelle la stratégie militaire vise exclusivement à entraîner la levée du blocus saoudien sur le Yémen, vieux de onze ans, les attaques d’Ansar Allah contre le territoire saoudien restent limitées. Elles visent de manière ciblée les installations de production et d’exportation de pétrole. Conformément à leur slogan « blocus contre blocus », les houthistes cherchent principalement à empêcher le royaume d’exporter son pétrole.

En coordination avec les actions armées menées depuis le nord par des groupes irakiens, Ansar Allah est presque parvenu, pour l’heure, à interrompre les exportations par l’oléoduc saoudien Est-Ouest. L’annonce de la reprise progressive de ses activités, le 23 septembre, ne contredit pas l’impression d’une grande fragilité. Entre mars et juillet, cette infrastructure a été utilisée pour acheminer environ 4 millions de barils par jour vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge. Quatre-vingts pour cent étaient ensuite dirigés vers le sud, en direction de l’Asie de l’Est, par le détroit de Bab El-Mandeb. Les attaques des milices irakiennes menées le 11 septembre 2026 contre l’oléoduc empêcheront, pendant au moins six semaines, l’acheminement de quantités substantielles de pétrole par cette voie. Le blocus houthiste des navires à destination ou en provenance de l’Arabie saoudite via le détroit fera en sorte que, une fois l’oléoduc totalement réparé, seules des quantités beaucoup plus faibles pourront passer par le canal de Suez — une voie maritime plus lente et plus coûteuse.

À cet égard, les récentes victoires des houthistes sur la côte orientale de la mer Rouge jusqu’au détroit facilitent ce processus, sans, toutefois, provoquer une transformation fondamentale. Depuis le détroit de Bab El-Mandeb, les houthistes peuvent attaquer des navires avec des armements ordinaires et peu sophistiqués, tandis que plus au nord, dans la mer Rouge, ils ont besoin de technologies de ciblage plus sophistiquées. Reste que le simple fait d’être la cible potentielle d’attaque détourne les armateurs comme cela a été le cas en 2024 quand le soutien à Gaza a justifié les attaques houthistes.

LES ÉTATS-UNIS AUX ABONNES ABSENTS

Bien qu’elle ne soit pas mentionnée par Ansar Allah, cette stratégie soutient clairement l’Iran dans ses efforts visant à contrôler les exportations pétrolières de la région. Une perturbation grave de l’approvisionnement mondial en hydrocarbures constitue la principale arme iranienne pour faire pression sur les États-Unis, les autres États du Nord global et les pétromonarchies régionales. L’enjeu est bien de les conduire à faire des concessions permettant de rétablir le marché dans une situation ressemblant à celle qui prévalait avant la guerre israélo-états-unienne contre l’Iran. Empêcher l’Arabie saoudite d’exporter 5 millions de barils par jour constitue un élément fondamental de cette stratégie et les houthistes en sont dorénavant directement partie prenante. Mais ce mode opératoire permet à ces derniers de présenter leur lutte comme dirigée contre un ennemi historique, le royaume saoudien, plutôt que comme un soutien à un régime iranien généralement impopulaire.

À ce jour, l’Arabie saoudite a réagi avec retenue à cette nouvelle crise. Elle dispose de peu d’options, particulièrement en l’absence d’un soutien militaire efficace de la part de ses supposés alliés occidentaux, les États-Unis en tête. Bien que les Saoudiens aient tiré les leçons de septembre 2019, lorsque des missiles iraniens et irakiens avaient causé d’importants dommages aux installations de traitement de pétrole Saudi Aramco d’Abqaiq et de Khurais, ils n’ont pas été en mesure d’identifier une solution de remplacement. À cette époque, la première administration Trump avait refusé d’apporter un quelconque soutien, le président soulignant que c’était l’Arabie saoudite qui avait été attaquée, et non les États-Unis ! Cette fois-ci, lorsque le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) a demandé personnellement à deux reprises au président états-unien Donald Trump un soutien aérien, il s’est vu proposer, en guise de réponse, davantage de conseillers dans ses salles d’opérations militaires. Celles-ci comptent déjà une multiplicité de conseillers internationaux, qui pourraient fort bien prodiguer des conseils mutuellement contradictoires. Les annonces d’achats de matériel militaire états-unien — 3,5 milliards de dollars (3 milliards d’euros) en missiles et 48 avions de combat F-35 d’une valeur projetée de 24 milliards (21 milliards d’euros) — n’ont rien changé à l’affaire.

Face aux refus de Washington, c’est le président français Emmanuel Macron qui a annoncé, le 24 septembre 2026, l’envoi prochain de personnel militaire pour protéger le port de Yanbu et les infrastructures pétrolières saoudiennes des attaques, notamment celles venues du Yémen. Les détails sur la mission des militaires français manquent, mais il est peu probable que cela affecte le blocus houthiste du détroit de Bab El-Mandeb. La baisse des prix des carburants, objectif des dirigeants français et européens, risque donc d’être minime.

LES ENJEUX LOCAUX DU CONFLIT

Indépendamment de la rhétorique et des enjeux régionaux, la guerre actuelle se déroule bel et bien au Yémen, où elle a des répercussions désastreuses pour les civils. Le mouvement houthiste, doté d’une milice militaire efficace et bien entraînée, fait face aux forces divisées et plus faibles du GRI. Cette milice est renforcée par deux décennies de combats et de préparatifs militaires, et bénéficie actuellement du soutien de conseillers iraniens et libanais. Son équipement est pour l’essentiel produit localement, mais comprend également des technologies très avancées. Elle a appris à tirer le meilleur parti du cyberespace et de l’intelligence artificielle, notamment en recourant à la désinformation sur le champ de bataille. Les préjugés racistes qui les dépeignent en « va-nu-pieds en sandales, montagnards arriérés » démontrent que ceux qui les profèrent méconnaissent totalement leurs capacités. Leurs forces, tout comme leurs facultés d’organisation et de mobilisation, ont été systématiquement sous-estimées.

Les événements de septembre ont tout aussi clairement montré que les forces gouvernementales restent profondément divisées et en concurrence, malgré les efforts entrepris pour restructurer la chaîne de commandement et les forces militaires depuis l’exclusion du Conseil de transition du Sud (CTS) du gouvernement en janvier 2026. Elles n’étaient pas de taille à affronter la blitzkrieg (« guerre éclair ») d’Ansar Allah, méthodiquement conduite et soigneusement planifiée, qui a entraîné l’effondrement rapide de la côte méridionale de la Tihama jusqu’à Bab El-Mandeb au début du mois de septembre.

DERRIERE LA VIOLENCE, LES CIVILS

Les événements de ce mois-ci démontrent également la rationalité des houthistes dans le choix du moment de leur offensive. Il convient de rappeler la situation d’ensemble. Confrontés à des menaces croissantes contre leur pouvoir, les houthistes ont choisi d’attaquer avant que leur situation ne se détériore davantage. Ces derniers mois, les conditions de vie des plus de 20 millions de Yéménites placés sous leur autorité s’étaient grandement dégradées. La situation humanitaire était désastreuse un an après que le Programme alimentaire mondial a cessé toute aide dans les zones contrôlées par Ansar Allah. Les transferts de fonds ont aussi diminué et les difficultés affectent l’ensemble des transactions financières à la suite du déplacement de la plupart des banques de Sanaa vers Aden. La désignation d’Ansar Allah par les États-Unis, en mars 2025, comme « organisation terroriste étrangère », empêche la plupart des institutions financières mondiales de traiter avec leurs homologues basés à Sanaa. Bien que les dirigeants houthistes ne se laissent pas influencer par les sondages de popularité, ils ne pouvaient totalement ignorer la situation des millions de personnes placées sous leur autorité.

 ? Après avoir loué Dieu, son premier impératif est « Mort à l’Amérique ». La nouvelle position pragmatique est-elle liée à l’impact de la campagne de bombardements états-uniens de cinquante-deux jours menée contre eux en 2025 ? D’autres questions restent en suspens. Par exemple, qu’en est-il donc des navires liés à Israël qui ne sont plus ciblés depuis le « cessez-le-feu » à Gaza ? Sont-ils, eux aussi, libres de circuler ?

CONTROLE DE BAB EL-MANDEB

Pour l’heure, les houthistes contrôlent l’intégralité de la côte yéménite de la mer Rouge, ainsi que les îles dans le détroit de Bab El-Mandeb. Les forces du gouvernement yéménite combattent actuellement pour reprendre d’importantes positions montagneuses surplombant la plaine côtière. L’autre grand front septentrional, la région de Marib, productrice d’hydrocarbures, constitue également un axe majeur de la guerre, tandis que d’autres fronts militaires sont réactivés. Les forces du gouvernement tentent par ces contre-offensives d’inverser les pertes spectaculaires et d’améliorer leur coordination. Modifier l’équilibre des forces prendra du temps, notamment parce que certains des fidèles du CTS semblent discrètement coopérer avec les houthistes en leur vendant des armes qu’ils avaient retirées d’Aden en janvier 2026. Cela laisse penser que les Émirats arabes unis sont, à tout le moins, encore peu susceptibles de soutenir le GRI et les Saoudiens dans leur lutte.

Avec un soutien saoudien limité, le gouvernement yéménite se retrouve largement livré à lui-même dans cette guerre. Les déclarations internationales de solidarité ne se traduisent pas par des actions concrètes, même pour contribuer à faire face à la détérioration récente et considérable de la situation humanitaire déjà désastreuse. À moins d’une improbable défaite militaire totale de l’un des deux camps principaux, la guerre risque de devenir une nouvelle catastrophe durable pour le peuple yéménite. Cent cinquante mille personnes ont été déplacées au cours des dernières semaines. Elles s’ajoutent aux 5 millions déjà recensés en interne.

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•             Chercheure indépendante, elle a travaillé et vécu au Yémen pendant plus de quinze ans

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