En matière de finance comme de n’importe quelle question institutionnelle ou structurelle, on n’échappe pas au moment de mettre les mains dans le cambouis s’il s’agit de transformer l’état des choses.
Par Frédéric Lordon *
Il y a deux voies de la finance : la voie de la dette, la voie actionnariale. Telles qu’elles sont l’une et l’autre configurées en régime néolibéral, ce sont des nuisances. Elles vont être brutalement ramenées à leur fonction première : financer les agents de l’économie réelle, sans aucune autre fioriture. En envisageant les problèmes, à chaque fois qu’il y aura lieu, sous leur double versant : le versant des épargnants et celui des entreprises.
La banque et le crédit : le terne et l’ennuyeux
Les sophistications de la finance néolibérale ont fini par faire oublier que l’essentiel des agents désireux (ou contraints) de s’endetter le font en passant par la plus planplan des solutions de financement : le crédit bancaire. Fin 2025, l’encours de financement des SNF (Sociétés non-financières) est constitué pour les deux tiers de crédits bancaires – encore cette donnée agglomère-t-elle les SNF quelles que soient leurs tailles : il suffirait de sortir le CAC 40 ou le SBF 120 de la statistique pour avoir un tableau encore plus écrasant.
Avec le crédit bancaire, opération en son principe radicalement hétérogène aux émissions de titres sur lesquelles toutes les constructions de la finance déréglementée se sont édifiées, avec le crédit bancaire, donc, nous sommes ramenés à l’os de la finance fonctionnelle, dépouillée de tout son chamarré, de tout son folklore d’enrichissement, d’obscénité – de toute sa forme de vie. Car voilà bien le tour effarant du capitalisme néolibéral : il a transformé la finance en une forme de vie. Adrénaline quotidienne, intensités sans pareilles, bonus faramineux, costumes hors de prix, vins millésimés, drogues, sexe, frénésies de toutes les sortes : la finance est devenue un monde, dont le cinéma hollywoodien, même sous couleur de critique, n’aura pas cessé de promouvoir objectivement les charmes vénéneux. Le crédit bancaire en revanche… : une affaire de cadre moyen habillé de prêt-à-porter, à l’agence de Romorantin du Crédit Lyonnais ou de la Société Générale – pas le même trip. Dont l’utilité sociale nette est cependant immensément supérieure à celle de tous les cocaïnés des salles de marché. En 2008, lorsque la finance néolibérale, sur le point de s’écrouler totalement, s’est fait si peur – bien à tort : il y aurait Obama, il y aurait Gordon Brown, il y aurait Hollande, et tout irait bien –, même The Economist avait fini par se résoudre à l’idée qu’après toutes ces années fofolles, il était temps que le métier de banquier redevienne dull and boring : terne et ennuyeux. Indeed : c’est ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être – et qu’il doit être à nouveau.
Le terne et l’ennuyeux auront au moins des vertus de démocratie économique. Car dans l’hypothèse implicite d’une Grande crise que cette fois nous ne laisserions pas passer comme ça, il ne saurait être question, même toutes les autres structures de la finance transformées, de laisser les banques en l’état : privées, c’est-à-dire obsédées par le profit jusqu’à de possibles points de déraison. L’idéal serait que l’effondrement survienne quand le pouvoir de gauche qui correspond à l’hypothèse est en place : à ce moment-là, les banques sont à ramasser à la pelle et au petit balai, elles sont entièrement dans la main de qui les sauvera – la puissance publique en l’occurrence. Qui a le pouvoir de les rescaper à ses conditions. Ce seront les conditions d’une déprivatisation intégrale du système bancaire.
Déprivatisation ne veut pas dire, comme le penseront les idéologues à lecture rapide, nationalisation – laquelle, dans sa pratique jusqu’à présent, n’a d’ailleurs jamais été rien d’autre qu’une étatisation. Il est fort possible qu’au chaud de la crise et de l’effondrement, la réaction d’urgence doive en passer par une nationalisation (étatisation) flash, et par la constitution d’un pôle public unifié du crédit. Une nationalisation dont on fera observer au passage qu’elle ne coûtera pas grand-chose aux finances publiques, puisque les banques privées seront acquises par l’État à leur valeur liquidative, la valeur d’un actif net vraisemblablement très négatif – c’est-à-dire 0 euro.
Le pôle public du crédit ne saurait cependant être le nouvel état stationnaire du système bancaire. Il ne sera qu’une étape en attendant de faire surgir les structures institutionnelles d’une nouvelle organisation d’ensemble sous la forme d’un système socialisé du crédit. « Système socialisé » signifie que la souveraineté ne revient ni au capital ni à l’État, mais qu’elle appartient à des conseils ad hoc, auxquels on pourra bien trouver une autre appellation que celle, très marquée, de « conseil d’administration », mais qui en tiendront lieu néanmoins. Des conseils où figureront des représentants de toutes les parties intéressées, constitutives d’un écosystème du crédit : des banquiers professionnels bien sûr, pourquoi pas des représentants de la Banque centrale et/ou de l’État (préfet, par exemple), mais aussi des entreprises, des ménages/consommateurs intéressés aux décisions de crédit et à la manière dont elles sont prises, mais encore des associations écologistes, par exemple, ou autres, bref tous les acteurs qui ont titre à piloter l’allocation du capital selon un ensemble de critères variés, et équilibrés : financiers (quels risque ?), économiques (quelles perspectives de développement ?), sociaux (quelles nécessités de revitalisation d’un bassin d’emploi ?), environnementaux (quelles retombées problématiques ou quels avantages ?), territoriaux (quelles vertus d’aménagement ?), etc. Ceci en lieu et place de l’unique critère du profit de la banque privée.
Le système socialisé du crédit revêtira nécessairement la forme multiscalaire et fédérale, sous un principe de subsidiarité et d’autonomie maximales. Ses unités seront aussi locales qu’elles peuvent l’être puisque c’est localement que se trouvent les agents les mieux informés des nécessités locales. Il y a cependant, évidemment, des décisions d’ouvertures de crédit qui relèvent de niveaux territoriaux plus élevés parce que les projets d’investissement qui leur correspondent sont d’une ampleur plus élevée. Le système socialisé du crédit aura donc ses conseils régionaux. Il y a enfin des décisions, celles qui concernent les plus grands programmes industriels ou technologiques, c’est-à-dire les investissements les plus structurants, étagés dans les échéances les plus longues, qui ne s’envisagent pas à un échelon autre que celui de la collectivité entière, c’est-à-dire du niveau suprême d’expression de la souveraineté économique, où l’Etat tient le rôle prépondérant.
Le système socialisé du crédit aura ses biais de sélection — et ce ne seront pas ceux de la maximisation du profit, indifférente aux contenus qui réalisent la maximisation (car pour un banquier privé, financer de la production de glyphosate, des NFT (Non Fungible Tokens) ou les soumissionnaires de la A69, c’est idem du moment que ça maximise). À l’échelle nationale, ces biais seront par exemple le reflet de la Planification (écologique ou autre). Dans son principe, ce biais aura aussi pour charge de favoriser les structures, le plus souvent locales et de petite taille, de la démocratie productive : les sociétés coopératives. Après tout, c’est bien le moins que le système socialisé du crédit, lui-même construit selon un principe semblable, se donne pour mission d’aider à sa diffusion. Dans les multiples difficultés que rencontrent les coopératives en environnement capitaliste, il y a l’hostilité, qu’on pourrait presque dire idéologique, des institutions financières privées, dont l’accompagnement serait pourtant décisif. La présente transformation des structures de la finance passerait difficilement pour un plan de sortie du capitalisme, et cependant elle devrait être dirigée par l’intention d’une sorte de « préparation », en favorisant systématiquement tous les lieux de la production qui décident de s’affranchir des principes capitalistes pour leur organisation, pour se rallier aux principes de la démocratie productive — aux principes de la souveraineté des producteurs. La finance est un vecteur éminemment politique. D’une politique cachée et déniée dans le capitalisme, pleinement assumée dans une perspective de gauche réelle, c’est-à-dire de transformation. Le système socialisé du crédit aura donc vocation à se faire le bras armé de la grande subduction, telle qu’elle sera réalisée notamment par la généralisation de la préemption salariale. À « projets » équivalents, ce sont les structures coopératives qui auront les financements, de préférence aux structures capitalistes classiques — et l’on verra bien au bout de combien de temps celles-ci, ayant systématiquement le désavantage dans l’accès aux financements, comprendront la nécessité de leur propre mutation.
*In le Monde diplomatique du 4 juin 2026
LA NATION Quotidien National D'information