Med Cherif BELMIHOUB*
Baisse des naissances dans de nombreux pays au nord comme au sud. Le vieillissement de l’Europe et de certains pays d’Asie comme le Japon ou la Corée. Le renouvellement démographique n’est plus assuré dans beaucoup de pays, particulièrement dans les pays développés. L’Afrique se distingue dans ce domaine en assurant, à elle seule, 50% de la croissance démographique mondiale à horizon 2050 ; mais en Afrique, la démographie n’a pas les mêmes caractéristiques dans tous les pays. Certains ont des profils démographiques proches ou ont une tendance à se rapprocher de ceux des pays européens, c’est le cas notamment des pays d’Afrique du Nord, d’autres affichent une « ambition démographique » démesurée.
La démographie occupe aujourd’hui une place centrale dans le débat public : inquiétudes sur les retraites, le système éducatif, la crise d’emploi dans certains secteurs…D’autres conséquences, encore plus préoccupantes, sont à identifier et à apprécier à leur juste valeur. Il est vrai que les données démographiques ne sont jamais neutres. Mais on ne doit jamais aussi leur faire dire ce qu’elles ne disent pas ou ce que nous voulons entendre ou lire. « La démographie est-elle une science exacte ? Non, mais c’est sans doute la plus exacte des sciences sociales. Elle observe, calcule, décrit. Elle parle le langage des courbes et des ratios : natalité, mortalité, espérance de vie, migrations, vieillissement… » (Démographie, et demain ? de Jean-Marc Rohrbasser, Claudia Senik et Julien Damon).Nous n’accordons pas beaucoup d’intérêts aux études démographiques aussi bien au plan académiques, il n’existe aucune institution universitaire, chez nous, dédiée aux études démographiques, qu’au plan pratique ou empirique, seules quelques études ou enquêtes statistiques abordent indirectement et occasionnellement les phénomènes démographiques. Périodiquement, les démographes (nationaux ou internationaux) nous rappellent l’évidence : le monde vieillit, l’Europe rétrécit, l’Afrique croît, les migrations s’intensifient, la natalité s’effondre là où la richesse augmente. Rien de mystérieux, rien d’imprévisible. Cette connaissance produit des actions dans certains endroits, rien dans d’autres. Mais quand le risque arrive (les déséquilibres démographiques), tout le monde s’offusque, s’inquiète, s’interroge….Contrairement aux pays développés, au Sud nos systèmes statistiques sont encore faibles et, plus grave encore, ils ont tendance à s’appauvrir avec la complexité de la collecte des données. Donc à la faiblesse de l’appareil statistique et des analyses démographiques proprement dit, il y a une faiblesse de la prise de conscience des enjeux (risques associés) des dynamiques démographiques. Pendant longtemps, lorsque la croissance démographique était soutenue et le profil démographique harmonieux sur le long terme, la préoccupation était, si ce n’est pas la lutte contre la natalité et le planning familial, la recherche de moyens pour satisfaire les besoins induits par ce croit démographique (écoles, hôpitaux, universités, infrastructures de mobilités…). Aujourd’hui, le problème est déplacé vers de nouveaux risques : vieillissement, déserts démographiques, émigration, besoins de main d’œuvre dans les activités dites pénibles (agriculture, travaux publics, mines…) ; plus grave encore est l’occupation du territoire. Les schémas d’aménagement du territoire (SNAT, SRAT,…) ont toujours alerté sur la répartition de la population sur le territoire, sur le rééquilibrage démographique entre le tell, les hauts plateaux et le Sud, mais ont peu évalué l’importance du rapport de la population à la dimension du territoire. On n’a pas les mêmes préoccupations démographiques par ex. entre l’Algérie et la Suisse ou Monaco. L’Algérie, première puissance territoriale et spatiale en Afrique et dans le monde arabe; mais elle est loin en population même en Afrique, comparée à l’Egypte, le Nigeria, l’Ethiopie, la RDC, la Tanzanie ou l’Afrique du Sud, ces pays sont de loin plus petits que l’Algérie en superficie. Dans le monde, l’Algérie est dixième en superficie et 33ème en population. L’Algérie a encore du potentiel et de l’espace pour recevoir une population plus nombreuse. En matière de densité de la population par km2, l’Algérie est l’un des pays où le taux de densité est très faible (20 hab /km2). Il va sans dire que l’étendue du territoire n’est pas la seule explication d’un besoin additionnel en population, mais l’occupation de ce territoire ou du moins la partie habitable et exploitable est un enjeu géostratégique majeur. Au plan géopolitique, la puissance des Etats modernes est certainement liée à leurs capacités technologiques et économiques, mais la démographie n’est pas en reste. Quand un territoire est très grand, sa surveillance et sa protection sont plus complexes. Trump a des visées sur des territoires non habités ou peu comme le canada voisin ou le Groenland et peut être ailleurs. La Russie qui a le plus grand territoire au monde (8 fois l’Algérie) et une population relativement faible (130 Millions) et surtout vieille et en décroissance est en difficulté géopolitique de tout surveiller et tout contrôler.
Quelques données démographiques pour corroborer ce qui précède et alerter sur l’importance des études démographiques et sur les enjeux démographiques pour l’avenir de notre pays.
L’Algérie a encore un taux de croissance brut 1.6% (2024) acceptable mais en baisse à 1.25% (2026). La migration nette est devenue négative (plus de départs que d’arrivées). Un taux de fécondité de 2.6 enfants par femme, en forte baisse par rapport aux années 2020 ; mais il est encore au-dessus du seuil de renouvellement des générations estimé à 2.1. L’espérance de vie (2026), à la naissance, a augmenté de manière significative (76.9 en moyenne des deux sexes) ; ce qui explique le vieillissement de la population aggravé par la baisse des naissances. La baisse du taux de nuptialité et celui de divortialité sont l’autre facteur d’une « transition démographique » inquiétante. Les pays qui ont laissé « filler » cette transition démographique dans les années 70-90 paient aujourd’hui le prix fort d’un désert démographique ; c’est le cas notamment des pays de l’OCDE (Japon, Corée, Italie, Allemagne, et à un degré moindre la France, l’Espagne, la Finlande…) et d’autres comme la Chine et surtout la Russie. Certains pays arrivent à contenir la crise par des apports migratoires comme le Canada et l’Allemagne. Le bonus démographique est fini pour ces pays depuis la fin de 2000.
Il n’est pas dans l’intention de cette chronique d’annoncer une crise, mais d’alerter sur les conséquences de cette évolution tendancielle vers une stagnation ou même une décroissance de la population avec un vieillissement inéluctable. La dimension démographique n’est pas une affaire d’une disposition dans une loi ou un programme annuel ou quinquennal, elle est structurelle et doit par conséquent avoir un traitement stratégique, global et de long terme. Les voisins subsahariens de l’Algérie sont dans une situation complétement opposée ; le Niger affiche le taux de fécondité le plus élevé dans le monde (7 enfants par femme) suivi par le Mali et le Burkina-Faso. En 2050, le Niger sera peuplé de 70 millions d’habitants, dépassant l’Algérie, le Mali de 52 Millions et le Burkina de 46 Millions. En 25 ans, ces trois pays multiplient leur population par 2.3 ; alors que l’Algérie atteindra un nombre médian de 54-57 millions d’habitants. Les pays voisins du Nord (Tunisie et Maroc) sont à peu près dans la même situation que l’Algérie, peut-être même plus grave. Les deux pays sont déjà en deçà du taux de fécondité de renouvellement (Maroc 2.0 et Tunisie 1.8). Rien n’est perdu, il suffit de se préparer pour garder une structure de la population équilibrée et une meilleure occupation de l’espace ; c’est le rôle d’une politique d’Aménagement du Territoire allant au-delà des traditionnels SNAT statiques annonçant des velléités. Une politique démographique n’a de sens que si elle est intégrée dans une vision à la fois spatiale, économique et géopolitique ; une croissance démographique sans objectifs clairs et sans ambition forte peut aggraver la paupérisation, le chômage, l’émigration et les violences de toute nature.
* Professeur d’économie et de management
Ancien Ministre.