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Disparition de grandes figures de la culture : les artistes se cachent pour mourir

L’Algérie a fait ses adieux à deux piliers des arts dramatiques : Ahmed Benaïssa et Chafia Boudraa. Ces pertes posent une nouvelle fois la question du rôle de l’art et des artistes en Algérie.

De son vivant, Ahmed Benaïssa n’a pas connu l’épanouissement professionnel et artistique que son talent lui permettait. Comédien et metteur en scène, il enchaînait les périodes creuses faute de productions de qualité. Lui qui avait côtoyé tous les grands noms de la culture des années 1960 et 1970 notamment Kateb Yacine, mort lui aussi dans un quasi anonymat, a dû attendre d’être remarqué par des producteurs et des réalisateurs en France pour travailler plus.

C’est dans ce pays qu’il a campé plusieurs rôles sur scène et à l’écran. Il devait même connaître une consécration au Festival de Cannes, mais la mort l’a surpris juste avant la projection de Goutte d’or, le film où il figurait en tête d’affiche. Son décès brutal a ému tous les participants au prestigieux concours cinématographique qui ont décidé de lui rendre un vibrant hommage. Sa famille, ses amis et son public attendent le rapatriement de sa dépouille au pays où ses apparitions étaient sporadiques et ne s’élevaient, souvent, pas au niveau qu’il aurait souhaité. Mais il fallait travailler pour nourrir la famille en acceptant les contraintes d’un milieu mièvre et ingrat.

Chafia Boudraa, une tragédienne hors-pairs, avait démontré des capacités inégalables lorsqu’elle avait incarné le personnage d’Ella Aïni dans le mémorable feuilleton historique de Mustapha Badie, adapté de l’œuvre de Mohamed Dib. L’interprétation par Chafia Boudraa du destin de cette femme acariâtre, se battant comme une louve pour subvenir aux besoins de ses enfants, a marqué plusieurs générations d’Algériens. L’actrice n’a jamais réussi à retrouver un tel panache par la suite. Elle a certes, eu, une présence régulière à la télé, au cinéma et même au théâtre où elle a joué admirablement le rôle éponyme. Cette grande dame a, elle aussi, beaucoup travaillé en France notamment dans Hors-la-loi de Mehdi Bouchareb.

La perte de Benaïssa et de Boudraa s’ajoute à une longue liste de personnalités des arts et des lettres qui ont quitté ce monde pour la plupart dans l’amertume et, parfois, dans le dénuement. Des auteurs, des dramaturges, des cinéastes, des musiciens, des peintres et des créateurs de divers horizons ont buté contre une monstrueuse machine à broyer le talent.

Sur le papier, la culture est une des priorités de l’Etat algérien. Celui-ci a même créé un secrétariat national du cinéma. Il existe aussi plusieurs festivals et manifestations institués pour promouvoir telle ou telle expression artistique ou culturelle. Cependant, dans les faits, la culture et ceux qui la produisent au quotidien font face à des obstacles insurmontables. Beaucoup de belles âmes dévouées à la création d’entre elles finissent par baisser les bras et s’éteindre dans l’indifférence, finissant ainsi une vie faite de rêves brisés.

Un destin qu’avait connu la grande Keltoum, sans nulle doute la plus grande actrice algérienne, qui durant les dix dernières années de son existence s’était barricadée chez elle et refusait de rencontrer qui que ce fût. Ceux qui se battent encore pour convaincre l’Etat et la société de la nécessité vitale des arts et de la culture résistent à l’usure du temps en maintenant le feu de leur passion incandescente. Toutefois, la médiocrité ambiante ainsi que la bureaucratie étouffante finiront par avoir raison de la majorité d’entre eux. Les plus chanceux seront honorés après leur mort par des regrets et des oraisons.

Mohamed Badaoui

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