Accueil / Magazine / (Galerie d’hier et d’aujourd’hui) Hocine Ait Ahmed : l’Algérie au cœur           

(Galerie d’hier et d’aujourd’hui) Hocine Ait Ahmed : l’Algérie au cœur           

Par Madjid Khelassi

  «Figure historique incontournable de la guerre d’indépendance et éternel opposant aux différents systèmes politiques algériens, Ait Ahmed aura passé  plus 60 ans de sa vie loin de son pays»  

Ait Ahmed naquit le 20 août 1926 a Ait Yahia , village en ligne de crête sur le massif majestueux du Djurdjura , Si El Hocine, comme on l’appellera toute sa vie, est issu d’une famille de la noblesse paysanne kabyle. Du côté maternel, il descend de la célèbre Fatma N’soumer, célèbre guerrière kabyle qui s’opposa des années durant à l’invasion coloniale. Côté paternel, il n’est aussi pas en reste, car il descend d’un célèbre marabout, le Cheikh Mohand El Hocine, érudit et maître à penser du village et dont la dimension morale atteignait les plus hautes cimes de Kabylie.

Et c’est dans ce double pavois, et cet humus omniscient et guerrier, qu’Ait Ahmed fait ses premiers pas dans la vie.

A quatre ans il fréquente l’école coranique de son village, ce qui lui permet d’acquérir ses premiers rudiments de la langue arabe, et qui lui resteront. Car il en tirera profit toute sa vie et notamment quand il s’exilera au Caire.

Ayant atteint l’âge de la scolarité, Ait Ahmed est inscrit à l’école française et connaît son premier exil…chez sa tante qui réside  à proximité du seul établissement  français du village.

En  1939, il obtient son certificat d’études dans les  2 formules ( indigène  et française), puis le concours des boursiers, qui lui ouvre les portes du lycée. Ce second exil algérois,l’emmène   au lycée de Ben Aknoun.

Et c’est dans les multiples séparations d’avec sa famille, (qui le caractériseront toute sa vie), que le jeune Ait Ahmed, interne dans un lycée des hauteurs d’Alger, découvre et comprend l’entreprise coloniale.

Peu à peu avec une poignée de ses camarades que l’internat a durci, il s’éveille aux idéaux nationalistes et à l’inéluctabilité du destin d’un peuple marchant vers sa liberté.

Chemin faisant, les  événements du 8 mai 1945, constitueront pour lui le mouvement de bascule définitif.

Sans en référer à ses parents qui caressaient le rêve de voir ce fils, arraché à leur amour par sa scolarité à Alger, devenir médecin, Ait Ahmed quitte le lycée de Ben Aknoun et intègre le comité central puis le bureau politique du MTLD ( Mouvement  pour le Triomphe des Luttes  Démocratiques) dirigé par Messali El Hadj, qui prône l’indépendance de l’Algérie depuis 1926.

Ait Ahmed fourbit son apprentissage de la pratique politique et réfléchit aux  premiers ingrédients de la future lutte armée, seule issue possible à l’indépendance du pays.

Chose que réfute au départ Messali, car croyant encore au cadre des revendications légalistes, mais qui finit par se ranger aux idées du jeune militant.

Messali accepte l’idée de la création d’une organisation paramilitaire (l’OS) et dont Ait Ahmed prend la tête,  en remplacement d’un expérimenté militant  du MTLD atteint malheureusement de tuberculose, en l’occurrence Mohamed Belouizdad.   L’histoire est en marche !

Nous sommes en 1948, et l’OS (l’Organisation Spéciale) est le premier maillon du dispositif de la future lutte armée qui se déclenchera en 1954.

Et c’est dans le programme prévisionnel de l’inévitable insurrection, qu’il organise les structures politiques et militaires pour mener à bien la future guerre de libération.

Nous sommes au début du moulage insurrectionnel, auquel les moyens financiers font défaut. Et c’est dans cette optique, qu’Ait Ahmed organise le braquage de la poste d’Oran en 1949, et s’empare d’un butin conséquent sans effusion de sang.

Sous sa férule, la branche armée du PPA- MTLD compte  en fin d’ année 1949, plus de 2000 adhérents. Il met en pratique les écrits de Clausewitz (général prussien) et de l’officier anglais Lindell Hart. Sur cette entreprise novatrice, Mohamed Harbi, historien éprouvé, dira que le document d’Ait Ahmed, est le premier grand texte de la révolution algérienne.

« Aléa Jacta Est »…Le sort en est jeté ! Les dés de la future lutte armée roulent déjà dans les esprits, non sans jalousies pour le leadership. Et la première crise du parti bouleverse la donne.

Prônant la spécificité de l’Algérie en tant que nation aux dimensions  plurielles, et non exclusivement arabes, Ait Ahmed est évincé pour « Berbérisme ».

Et Ben Bella, est porté à la tête de l’OS dont il était responsable  en Oranie. Mais tout s’écroule, car la découverte de l’organisation par les services de renseignement français, met fin aux activités de l’OS et consacre sa dissolution.

Recherché  pour  le coup de la poste d’Oran et pour ses activités militaro-politiques ,Ait Ahmed rentre dans la clandestinité et au bout 3 ans, cerné, il se décide à l’exil…mot, comme on l’a dit plus tôt, le poursuivra toute sa vie. Le Caire est sa prochaine destination.

En 1952, déguisé en officier de marine, et grâce à la complicité des dockers  algériens du port d’Alger, il s’embarque sur un bateau en direction de Marseille , puis rejoint Le Caire le 1er mai 1952. Dans la capitale égyptienne, Ait Ahmed se retrouve en terrain ambiant car le Caire, regorge déjà de nombreux étudiants algériens et maghrébins.

Là ,il s’épanche sur l’internationalisation de la question algérienne et sur la dénonciation de l’abjecte domination coloniale française. Le Caire, devient ainsi le vivier, dans lequel s’épanouissent les rêves des indépendances maghrébines.

Un bureau du Maghreb est créé .Il a pour cadre Garden City, quartier chic de la capitale égyptienne, qui abrite les ambassades et les demeures de la bourgeoisie cairote.

Il y retrouve Mohamed Khider et Chadli El mekki ,tous 2 en exil, du fait de leur bannissement par les autorités coloniales françaises.

Excité voire dopé par le bouillonnement légendaire de la capitale de Oum edounia, Ait Ahmed dira: «les trépidations de la rue, les lumières, les diatribes à haute voix , le bruit ininterrompu  des Klaxons, l’enchevêtrement des odeurs de toutes sortes, déferlent et montent vers les étages comme une crue du Nil. Il est vrai que se sentir libre et débarrassé des réflexes de clandestinité, et délivré des relents d’insécurité les plus refoulés, je ne pouvais assez m’émerveiller, devant à la fois une forme de renaissance et de co-naissance».

Sitôt installé et sitôt au job…Il prépare et perfectionne une radio : «  La voix des arabes » qui diffusera la 1èreproclamation radio-diffusée du Front de Libération Nationale, à l’occasion du déclenchement de la révolution le 1er novembre 1954.

Obsédé par l’internationalisation de cette révolution naissante, Ait Ahmed joue à fond l’activisme diplomatique en sillonnant les pays favorables à la question algérienne.

Le FLN, nouvel acteur politique issu de la partition du MTLD, balaie définitivement l’option légaliste, prônée par Messali, et bifurque irréversiblement vers la lutte armée. Lutte déjà prônée du temps de l’OS.

Ait Ahmed, convaincu plus que jamais du combat diplomatique à mener, ne ménagera aucun effort jusqu’à l’inscription de la question algérienne à l’ONU.

Visionnaire, conscient avant l’heure de l’impact médiatique sur la chose politique, il ne cessera de sillonner le monde et influera beaucoup sur le cours des événements de la lutte anticolonialiste.

Le 22 octobre 1956, alors qu’il se rend à Tunis à l’occasion d’une conférence

intermaghrébine, son avion est arraisonné en plein vol par l’armée française.

Arrêté et emprisonné sur l’île d’Aix, il vire dans son approche de la révolution algérienne, en pressant ses compagnons de lutte dans un objectif jusque là inédit : «il ne s’agit plus de réclamer l’indépendance mais de la proclamer, dit-il !

Chose qui sera réalisé par la création le 19 septembre 1958 du GPRA (Gouvernement Provisoire  de la République Algérienne), dont il sera ministre d’état, malgré son emprisonnement.

Et le 19 décembre 1960, il voit le rêve de sa vie se réaliser :l’ONU reconnaît le droit de l’Algérie à son indépendance.

Cette immense nouvelle, attise des ambitions, jusque là latentes et donne lieu aux premières luttes fratricides pour la prise du pouvoir.

Et c’est en 1961 que se dessine les contours du système qui préfigure l’autocratie et le pouvoir personnel.

Un certain Houari Boumedienne, chef d’état major de l’ANP( Armée Nationale Populaire), affûte ses armes et cherche un allié ( une personnalité politique) pour pactiser à la prise du pouvoir via la mitraillette.

L’émissaire de cette mission pour le moins «décoiffante» est un certain Abdelaziz Bouteflika. Il est envoyé par Boumedienne au château d’Aulnay, où 5 des dirigeants de la révolution sont assignés à résidence, après le premier acte de piraterie aérienne commis par les services secrets français! Ait Ahmed balaie d’un revers de main la proposition et Ben Bella la signe des 2 mains. A l’indépendance, Ahmed Ben Bella entrera dans Alger sur les chars de Houari Boumedienne. Et deviendra Président  de la 1ère République Algérienne.

Opposé au pouvoir personnel de Ben Bella, qui fait fi de l’Assemblée constituante présidée par Ferhat Abbas, interdit les partis d’opposition, et fait du FLN un  parti unique, Ait Ahmed fonde le FFS (Front des Forces Socialistes) en 1963 et prend le maquis en Kabylie.

Il sera capturé, condamné à mort, puis gracié peu de temps avant le putsch qui déposera Ben Bella.

Déguisé en femme, il s’évade de la prison d’El Harrach, en avril 1966 pour s’installer définitivement en Suisse.

Après le lycée de Ben Aknoun et l’exil de l’internat, Le Caire et l’exil égyptien, voici venu le temps de l’exil helvétique. Ce sera le plus long.

Boumedienne décède en 1978 après avoir liquidé ses opposants. Chadli lui succède et invite  Ait Ahmed à rentrer dans son pays. Le retour est différé mais le combat pour une Algérie démocratique continue. Mais cette fois-ci avec l’ennemi d’hier : Ahmed Ben Bella.

La hache de guerre est enterrée, et ces 2 personnalités historiques de la révolution algérienne, se rencontrent à Londres et appellent à l’instauration de la démocratie en Algérie.

La presse, mono vocale et lige habituelle du pouvoir,  qualifie la rencontre de Londres de «Duo de revenants» et  brocarde «Ces donneurs de leçons».

Les émeutes d’octobre 1988 sonnent le glas du parti unique et ouvrent la voie au pluralisme politique.

Après 23 ans années d’exil sans intermède, Ait Ahmed rentre en Algérie. Attendu comme le messie, il met le holà en clamant «qu’il n’y’a ni homme providentiel, ni héros, encore moins de prophète».

Légalisé, son parti, le FFS, participe aux législatives de juin 1991 remportées par le FIS.

La suite on la connaît…Arrêt du processus électoral , «démission» de Chadli, instauration de l’état d’urgence etc.

Suite à ces événements , il est approché par le général Nezzar  pour participer au comité d’état qui succède au président « démissionnaire ». Il refuse et s’offusque d’une telle proposition et repart pour un énième exil. La roue du destin le fait revenir chaque fois à la case départ de sa vie : une existence loin des siens et de son pays. Mais toujours l’Algérie au cœur.

Le 23 décembre 2015, Ait Ahmed meurt à Lausanne, lieu de résidence de son dernier exil.

Cet exil cumulé  aura duré plus de 60 ans.

Ses dernières volontés, ultime pied de nez à un pouvoir, qu’il a inlassablement combattu , font état de son désir de ne pas être enterré au carré des martyrs d’El Alia, mais d’être enterré à côté de la tombe de sa mère , dans le cimetière de son village, perché entre les cumulo-nimbus et le soleil du Djurdjura.

Jamais obsèques, n’auront drainé autant de monde, provoqué autant d’émotions et suscité de tels hommages.

Opposant farouche au système colonial, président de parti ,chef d’une rébellion armée contre l’autocratie de Ben Bella, pourfendeur du système militaire algérien orné d’un pouvoir civil ,militant de la démocratie des droits de l’homme, Hocine Ait Ahmed aura marqué, comme aucun militant de la cause nationale, l’histoire de son pays.

Les honneurs que lui fit le peuple à son enterrement, sont d’autant plus saisissants, que des tas de générations d’algériens ne connaissent rien ou si peu d’Ait Ahmed.

A ses longues années d’exil, fut accolé un ostracisme officiel et malsain et fit, que son nom ne figurera dans aucun manuel scolaire de son pays.

Il faisait si noir, dans la longue nuit  coloniale, qu’on ne  voyait que l’ombre d’un rêve impossible. Il a fait plus noir, dans la cité algérienne indépendante, que l’on ne pouvait distinguer qui étaient les dupes et qui étaient les fripons….dispersés dans un système qui préféra la  kleptocratie à la démocratie…semble nous dire, l’itinéraire hors du commun de Da El hocine.

Ait Ahmed, tel Sisyphe, remonta toute sa vie la pierre de la construction démocratique de son pays vers les sommets, mais ses frères, la firent dégringoler, à chacune de ses ascensions. Nul n’est prophète en son pays, dit le dicton…et  Ait Ahmed en est la preuve dans toute sa définition.

A propos LA NATION

Voir Aussi

Législatives du 12 juin : dernier délai pour le dépôt des dossiers de candidature, jeudi à minuit

Le dernier délai pour le dépôt des dossiers de candidature aux législatives du 12 juin …

un commentaire

  1. Un vieux sage , assistant à son enterrement, lança : nous n’avons pas enterré Si El Hocine , nous l avons planté !
    Une profondeur dans cette intervention .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *