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Entretien avec l’historien Fouad Soufi sur les Archives nationales : « Nous avons peur de découvrir ce que  nous ne voulons pas voir »

Un ancien texte de Fouad Soufi a refait surface sur les réseaux sociaux. Son caractère d’une étonnante actualité a trompé la vigilance de notre rédaction. N’ayant pas pris une seule ride, il semblait dater d’hier. Pour remettre les choses à leur place et faire amende honorable, nous avons sollicité une interview de son auteur qui s’est prêté avec disponibilité, humilité et gentillesse à notre questionnaire. Vous le verrez, les années passent mais les choses ont très peu changé. Soufi nous parle aussi du rapport Stora et de la reconnaissance par le France de sa responsabilité dans la torture et le meurtre du martyr Ali Bomendjel. Une lecture essentielle.   

La Nation : d’abord permettez-moi de m’excuser auprès de vous et auprès de nos lecteurs pour l’erreur, involontaire qui s’est produite dans l’édition du 2 mars 2021. Un ancien article que vous aviez rédigé, il y a longtemps a refait surface ces derniers jours sur les réseaux sociaux et comme il est d’une brûlante actualité, nous avons pensé qu’il s’agissait d’une nouvelle contribution. Cela dit, le tableau que vous avez dressé n’a pas du tout jauni. On a même l’impression que vous parliez d’aujourd’hui.

Fouad Soufi : le fait que l’article demeure d’actualité est tout à fait tragique. Il aurait dû être dépassé depuis longtemps. Ce qui est intéressant aussi, c’est l’origine de l’affaire qui a motivé sa rédaction. A l’époque, je m’étais autocensuré pour ne pas froisser les sensibilités. M. Abdelmadjid Chikhi était depuis 14 ans à la tête des Archives nationales. Aujourd’hui, il est là depuis 19 ans. Il a duré autant que l’âge de quelqu’un qui va passer cette année son bac.

L’article était une réaction à une déclaration faite à l’époque par le directeur général des Archives. Celui-ci avait dit à l’occasion de la remise de documents à l’Algérie sur la Guerre de libération par l’ambassade de France que ce fonds sera mis à la disposition des historiens et des journalistes lorsque son inventaire sera achevé.

Là, je lui ai répondu qu’il était inconcevable que des archives provenant d’une institution aussi ancienne que les Affaires étrangères soient transmises sans traitement préalable. L’alibi de l’inventaire ne tenait pas. C’est ce que j’ai dénoncé.

C’était quoi l’intention derrière une telle manœuvre ?  

C’est une question de style. Il a dû se dire : « Bof ! On verra. On ne communique rien avant d’avoir fait l’inventaire». Mais il savait très bien que personne n’allait faire l’inventaire. Il savait que celui-ci existait, mais il n’a pas voulu communiquer sur le contenu des documents. Il ne faut pas qu’on l’embête.

Pensez-vous qu’il a pris la décision en tant que responsable ou bien il avait reçu des instructions ?

Oui et non. Oui, c’est lui qui en porte la responsabilité. Mais, comme me l’avait dit son prédécesseur, en réalité c’était son supérieur qui le couvrait.

Son supérieur ?

Le secrétaire général de la Présidence. Personnellement, quand j’étais aux Archives j’avais eu des contacts avec des secrétaires généraux qui n’étaient pas, certes, tous du même niveau mais tout se passait bien, sans accros.

Qu’est-ce qui doit y avoir dans ces documents pour qu’ils soient tenus aussi secrets ?

Il n’y a rien. S’il y avait des documents graves sur De Gaulle et l’Algérie, les Français ne nous les auraient pas donnés. On ne nous aurait même pas autorisés à en faire des photocopies. On nous les a remis pour que les Algériens n’aillent pas les consulter là-bas. Il valait mieux qu’ils restent sur place. C’est pire qu’ils soient ici et qu’on soit empêchés de les consulter.

Si je comprends bien, si je me rends au Archives pour consulter ces documents on m’opposera une fin de non-recevoir.

C’est ça. Pourquoi ? Réponse : on n’a pas fait l’inventaire. C’est faux ! L’inventaire existe. Il accompagne les documents.

Quand bien même l’inventaire n’aurait pas été fait, en combien de temps peut-on le préparer ?

Ça dépend du volume. Mais en cinq ans, on a largement le temps pour faire la description feuille par feuille.

On parle d’une atmosphère délétère au sein de l’institution.

Pour être honnête, il existait déjà du temps où j’y étais. Ce qui est nouveau, c’est l’effet Covid-19. On m’a dit que la salle de consultation est fermée. Mais je ne peux rien dire. Cela fait dix ans que je n’y ai pas mis les pieds mais je suis correctement informé bien que je ne demande rien. On sollicite toujours mon avis quand il y a un problème technique en ma qualité de passeur de normes.

Mais en temps normal, comment fonctionnent les Archives nationales ?

(Eclat de rire) comme au temps de la Covid-19

Pourquoi ? A cause de la faiblesse des moyens, du manque du personnel ?

Non. L’Etat a rempli correctement ses obligations. Le personnel est compétent même s’il est formé en majorité de bibliothécaires et non d’archivistes. La formation se fait sur place. Il y a certes un gros problème de langue. La plupart des employés et des chercheurs ont étudié en arabe alors que les archives sont en français. Avant l’actuel directeur général, il y avait une vision car on écrit les archives pour les générations de demain. L’actuel responsable a fait de l’institution une coquille vide. Ça ne l’intéresse pas.

Comment expliquer sa longévité ?

Les hypothèses sont nombreuses et variées.

La plus plausible.

Je vais être gentil. Nos gouvernants avaient beaucoup trop de problèmes à résoudre. Pour eux les Archives n’étaient pas prioritaires. C’est l’hypothèse soft. J’ai personnellement vu des entreprises en avance sur les Archives nationales. Nous avons aussi peur de découvrir ce nous ne voulons pas voir.

Comment avez-vous vécu tout le débat sur la question mémorielle entre l’Algérie et la France ?

Ça me fait un peu sourire.

Pourquoi ?

Parce que le président français n’a pas choisi son conseiller mémoire. Il a choisi un historien. Notre président, et il n’avait pas entièrement tort – je dis bien entièrement-, a choisi la personne idoine car M. Chikhi est à la fois conseiller à la mémoire et directeur des Archives nationales

Mais il n’est pas historien

Il n’est pas historien. Mais il s’occupait depuis longtemps de la Mémoire. Il avait même créé des bureaux qui lui étaient dédiés dans les wilayas. Il aurait pu fructifier au moins ce capital.

Existe-t-il des historiens plus compétents pour donner le change à Benjamin Stora ?

Oui, je le pense. Il existe en tout cas des personnes qui connaissent l’histoire mieux que lui et qui ne traînent aucun boulet.

Quelle est votre avis sur le rapport Stora ?

Beaucoup ont oublié une chose élémentaire. C’est un rapport d’un expert français pour un président français. Il ne s’adresse pas à nous même s’il parle de nous. Ce n’est pas un livre d’histoire. Il faut rappeler qu’il s’agit du rapport de Stora et non celui de la France. Par défaut, puisque nous n’avons pas eu celui de l’expert algérien, nous avons transformé ce document en rapport de la France.

Qu’est-ce qui a empêché l’expert algérien de faire son travail ?

Est-ce qu’on lui a demandé de faire un rapport ? Lui a-t-on donné une date limite ? Car, contrairement à Benjamin Stora, notre expert est un fonctionnaire qui a été missionné. Il doit en principe produire un rapport écrit. De façon bureaucratique, il est tenu de donner son rapport. Peut-être qu’il l’a fait verbalement ?

Un rapport secret, probablement.

Oui peut-être (rire). Pourquoi pas ? Il n’est pas obligé de le rendre public. On n’en sait rien. On ne nous dit rien. On ne peut pas deviner.

Vous connaissez bien Benjamin Stora et son travail ?

Oui, depuis 1984. Je ne suis pas d’accord avec tous ce qu’il écrit mais je dois dire qu’il est rigoureux. Le problème n’est cependant pas là. Il a confectionné son rapport en sa qualité de missionnaire de l’Etat et non d’historien. Son objectif est de trouver des points de rapprochement entre les deux pays.

Une première préconisation du rapport a été annoncée hier par le président Emmanuel Macron. Il s’agit de la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la torture et l’assassinat de l’avocat et militant algérien Ali Boumendjel. Où réside l’importance de cette annonce ? 

C’est important. C’est un pas en avant. Si on demandait aux Algériens eux-mêmes qui est Ali Boumendjel et comment il est mort très peu pourront répondre à la question. A ma connaissance, Il y a eu seulement deux livres écrits en français sur lui. En arabe, je ne sais pas.  Les gens disent maintenant pourquoi Stora a parlé de Boumendjel et pas d’autres ? Il ne peut parler de tout le monde dans un rapport de 140 pages. Il a eu raison de le faire. Car Boumendjel est un symbole. Il sait aussi que nous ne le connaissons pas.

Ce n’est pas une figure emblématique comme Ben M’hidi, Zighoud ou Ben boulaïd…

Il ne peut pas désigner Ben M’hidi. Pourquoi ? Parce que c’est un chef militaire. Mais, en revanche, citer un avocat cela veut dire que l’armée française n’a respecté personne. Tuer un homme de loi de cette trempe, un homme racé, honnête, intellectuel, est un crime absolu. Symboliquement, c’est plus chargé. L’historiographie française de droite –qui est dominante- a utilisé la figure de Jules Monroe, un instituteur, tué le 1e novembre 1954, pour montrer la prétendue « sauvagerie » des militants indépendantistes algériens. On ne parle pas de celui qui est mort quelques heures avant lui, car il était juif et simple chauffeur de taxi. Les Pieds Noirs n’aimaient pas beaucoup les juifs. Mais tuer un instituteur démontre le caractère « sauvage » des Algériens. « On leur envoie un instituteur et ils le tuent » peuvent-ils dire alors. C’est tout un symbole.

Entretien réalisé par Mohamed Badaoui 

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un commentaire

  1. Foud Soufi, un grand homme avec de grands principes . Question :
    -Une fois le partage opéré entre les deux Etats, il y a la question de l’accès des chercheurs à ces archives. Or, les entraves politico-bureaucratiques ne manquent pas…
    Bien sûr, si des historiens français doivent venir consulter des archives en Algérie, ils doivent pouvoir le faire sans passer par un système bureaucratique qui n’a d’autre objet que de fermer l’accès aux archives. Déjà, les historiens algériens rencontrent des difficultés. Ils se plaignent. On ne leur dit jamais « non », mais plutôt « on ne trouve pas ». Les historiens français qui sont venus ici ont eu plus de facilités. J’en suis heureux pour eux, d’autant qu’ils ont réalisé de bons travaux.
    Autre question :
    Le président Tebboune a dit « souhaiter » des excuses de la part de la France. Pensez-vous que cette exigence doive constituer un préalable à la réconciliation ?
    J’ai l’impression que M. Tebboune a « souhaité » ces excuses sans grande conviction. Oui, demandons des excuses, ça ne mange pas de pain. On peut aussi demander des excuses globalement à l’Europe. Après on demandera globalement des excuses au capitalisme puis au communisme et même à l’islamisme. Mais alors il faudra demander des excuses à l’histoire mondiale tout entière. Bon, j’exagère. Ce que je veux dire, c’est : pourquoi pas, mais qu’est-ce que ça va changer aux mentalités ? De toute façon, les extrémistes des deux côtés, en Algérie comme en France, ne se satisferont jamais de rien.

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