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Après 56 ans d’existence : les valeurs perdues de l’Ecole nationale d’administration

Elle devait participer à la construction de l’Etat, mais beaucoup de ses diplômés ont agi à l’encontre de l’enseignement qu’ils avaient reçu. Ils ont ainsi terni l’image de la prestigieuse institution.

 Créée en 1964, l’ENA devait doter le pays de hauts fonctionnaires et pallier le déficit de commis de l’Etat consécutif au départ précipité des colons européens, après l’indépendance du pays. Les institutions publiques manquaient cruellement de cadres. Cependant, une fois en poste, certains diplômés du prestigieux institut n’ont retenu de leur formation que la soumission à l’ordre établi ; quel que soit l’ordre établi.

Ahmed Ouyahia est sans doute la figure de proue de l’Ecole nationale d’administration, mais aujourd’hui il n’est plus le porte-étendard de sa fierté. Né en juillet 1952 à Iboudarene, dans la wilaya de Tizi Ouzou, ce fils de chauffeur de bus compte parmi les Algériens qui ont le plus profité de l’indépendance.

Parti de presque rien, ce bûcheur à l’esprit machiavélique, comme le décrivent ceux qui le connaissent, a très tôt fourbi sa stratégie de la réussite : traiter les puissants avec déférence, voire obséquiosité, et les adversaires faibles sans merci. Mais, après de trois décennies de hautes charges (plusieurs fois chef de gouvernement, premier ministre et ministre), il a fini son parcours dans une prison du sud, honni et déshonoré.

Abdelmalek Sellal, l’autre personnalité controversée de l’ENA, avait lui aussi bénéficié de plusieurs portefeuilles dont celui de chef de gouvernement et exercé ses talents d’escaladeur à tous les niveaux de la hiérarchie. Natif, en 1948 de Constantine, mais originaire d’Ighil Ali, un village perché sur une montagne de la wilaya de Bejaïa ; lui dont le père était boulanger a préféré manger son pain au pouvoir que de soigner son prochain dans un hôpital. Il avait, en effet, choisi une carrière de bureaucrate au lieu de terminer ses études de médecine auxquelles il aspirait avant le bac.

 Sellal dont l’opinion publique retient les frasques loufoques plutôt que le sens de la gestion est également emprisonné, ainsi que son fils, pour malversations. Selon les actes d’accusation qui le poursuivent, l’ancien premier ministre aurait développé des affaires personnelles en se servant des biens public comme s’il s’agissait de propriété privée.

A côté de ces deux ex-responsables, nombreux sont les énarques qui sont aux mains de la Justice. Nouria Yamina Zerhouni, ancienne ministre du Tourisme, Mohamed El Ghazi, ancien ministre du travail, Abdelghani Zaâlane, ancien ministre des Travaux publics et Abdelmalek Boudiaf, ministre de la Santé sont aujourd’hui sous les barreaux. Abdelkader Bouazgui, ancien ministre de l’Agriculture, de la pêche et du développement rural, a quant à lui fui le pays. Le casting qui a conduit à la formation de cette « bande » ou « mafia », deux termes utilisés même dans la littérature officielle, inclut également des walis, des chefs de daïra, des secrétaires généraux et des directeurs de diverses institutions.

Servir le système et non l’Etat

Est-ce à dire que l’Ecole nationale d’administration a une quelconque responsabilité dans les déviations et les chemins de traverse empruntés, une fois au pouvoir, par ses élèves ? Forcément non, disent les initiés.

La vénérable institution dont le fondateur était Missoum Sbih avait l’ambition de doter l’Algérie d’une élite hautement qualifiée et en phase avec ses ambitions mondiales. Mais, comme pour tout le reste, quelque chose s’est détraqué en cours de route. Pour une raison obscure, certains de ses lauréats ont probablement oublié les valeurs de dirigeants qu’ils étaient censés devenir. A l’Etat, ils ont préféré le système, croient savoir, des proches qui les ont côtoyés ; le système cette boîte noire qui a fini par les aveugler. Tous étaient honnêtes et mus par de très bonnes intentions, témoignent ceux qui les ont connus alors qu’ils étaient étudiants. Chemins faisant, ils sont tombés sous la coupe de puissants protecteurs et devenus par la suite leurs instruments d’exécution.  Depuis une année, avec l’accession d’Abdelmadjid Tebboune au poste de président de la république, l’ENA est arrivée aux derniers remparts du pouvoir. C’est la première fois, en cinquante-huit ans d’indépendance que le premier responsable du pays n’est ni un ancien militaire, ni un ancien combattant.

La vacuité du site

Né le 17 novembre à Méchria, le chef de l’Etat a obtenu son diplôme en 1969 dans la filière économique et financière. Ahanant le long d’un parcours de sherpa, il a gravi patiemment les échelons jusqu’à posséder le pouvoir suprême. Sa connaissance précise de tous les rouages du système politique et de la réalité du pays, sa stature et ses prérogatives lui permettent, en principe, d’ordonner et de se faire obéir par des subalternes sans craindre d’être démis de ses fonctions.

Remettre sur de bons rails l’Ecole nationale d’administration en vue d’en faire une pourvoyeuses de cadres de haut niveau devrait être une chose aisée. Car si l’on juge uniquement par la qualité de son site internet, on est saisi par la vacuité qui habite les lieux. Des tableaux vides, des formules lapidaires pour présenter les programmes pédagogiques et le tout emballé dans une mise en page qui laisse à désirer. Toutefois, l’erreur qui prête à sourire en grinçant des dents, c’est l’oubli de trois des valeurs de l’Ecole. Sur une flèche tordue, on peut lire que celles-ci sont : « la culture de l’Etat », « l’éthique », « l’excellence », mais sous un titre qui en annonce six. La version française du portail électronique est encore plus rachitique et celle en anglais ne fonctionne même pas.

Tebboune est secondé par un chef de gouvernement sorti avec un haut grade de l’université mais qui a dirigé l’ENA de 1989 à 1992 l’ENA. Abdelaziz Djerrad, qui a vu le jour à Khenchela le 12 février 1954, est chef de gouvernement depuis une année –et quelle année ! Il a la charge d’un pays économiquement en panne et perclus d’affaires de corruption, d’un peuple en ébullition depuis le 22 février 2019, d’une pandémie mondiale et d’une baisse de ressources financières qui perdure depuis 2014. Une mission qui requiert des compétences à la mesure de la complexité de ces chantiers.

Pour avoir suivi un cursus d’études supérieures, les deux responsables de l’Exécutif savent qu’ils ne peuvent compter que sur des cerveaux propres et bien faits pour espérer mener leur bateau à bon port. Dans le cas contraire, il serait difficile d’éviter les travers du passé.

Mohamed Badaoui

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