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A cause de la crise économique : veut-on privatiser la culture ?

Comme l’avait fait Chadli Bendjedid avec le cinéma, le gouvernement Djerad se prépare à se décharger du financement de la culture en présentant la question sous l’aspect d’une gestion efficace du secteur.

Cette histoire d’économie culturelle, la nouvelle bizarrerie algérienne, est en même temps une bonne et une mauvaise nouvelle. Mauvaise, car cela signifie que l’Etat a décidé de ne plus prendre en charge le financement de la culture et compte bazarder le fardeau en espérant que le privé le prenne en charge.

C’est un peu ce qu’avait fait le gouvernement sous Chadli Bendjedid au milieu des années 1980, lorsqu’il avait confié la gérance des cinémas à des privés. A l’époque, le pays disposait de dizaines de salles de projection, toutes héritées de l’ère coloniale. Certaines pouvaient rivaliser avec les meilleurs temples mondiaux du septième art, attiraient un public nombreux et diffusaient des films à l’affiche dans les plus grandes capitales du monde. Le secteur était florissant et employait, directement ou indirectement, des milliers de personnes. La plupart de ces établissements sont aujourd’hui fermés, en ruine ou transformés en autre chose. Les vrais cinéphiles, eux, deviennent une denrée rare.

«Faire du fric »

Les repreneurs, dont l’objectif se limitait à «faire du fric», ont dès le départ totalement changé la vocation de ces lieux. Ils ont transformé une partie des locaux en gargotes de bas de gamme et cessé d’importer des films de qualité. Plus grave, ils ont arrêté de projeter les œuvres en 35 millimètres sur grand écran au profit de vidéos piratées au moyen de lecteurs VHS sur des supports à peine plus grands que les téléviseurs d’aujourd’hui.

Si la volonté du gouvernement actuel procède de la même logique que celle de Chadli, il faut s’attendre à ce que les théâtres et les autres foyers de culture subissent le même sort.

Cela dit, soyons optimiste. Considérons que la nouvelle orientation économique que les autorités veulent imprimer à la culture découle d’une bonne intention et surtout d’une bonne stratégie. Cela sera évidemment une bonne nouvelle. Elle préfigure, peut-on l’espérer, la promulgation d’un statut de l’artiste que le milieu appelle de ses vœux depuis des lustres. Elle libérera la parole et l’innovation. Elle débarrassera la culture, peut-être aussi, de la bureaucratie et des magouilles qui gangrènent le secteur.

Ces deux plaies ont découragé, exclu et enterré vivants de nombreux créateurs. Beaucoup d’entre eux, et non des moindres, ont été marginalisés jusqu’à mourir de misère et d’aigreur. La nouvelle politique pourra, si elle est bien menée, ouvrir la porte aux auteurs, metteurs en scène, musiciens, peintres, danseurs -pourquoi pas ?-, sculpteurs de talents et à tous les esprits inventifs qui pourront ainsi mettre au monde des œuvres dignes de ce nom.

Depuis toujours, sauf exception, la production culturelle obéit à des critères moins honorables en Algérie. Elle vit, en général, de commande publique occasionnelle et se soumet à la chape de plomb officielle qui en fait souvent un instrument de propagande dépourvu d’âme. Elle est, d’autre part, autant percluse de corruption, de népotisme et de médiocrité que tous les secteurs nourris à la rente.

 Signaux contradictoires

Le premier ministre, Abdelaziz Djerad, a donné des signaux contradictoires sur sa vision de la nouvelle culture au sein de la nouvelle Algérie. Il a ainsi affirmé que « l’Etat est engagé à soutenir et à accompagner l’innovation artistique et à réhabiliter le métier de l’artiste et des travailleurs du domaine de la culture, car l’artiste en tant que ressort de l’acte culturel figure au centre de ses préoccupations ».

Il a tenu, cependant, à souligner «l’impérative conjugaison efforts pour faire évoluer la Culture d’un secteur consommateur, constituant un fardeau pour le budget de l’Etat, vers un secteur économique producteur de richesses et générateur d’emplois ». Il espère aussi que la culture devienne « un secteur qui contribue à la réhabilitation de l’Algérie dans le système mondial du tourisme ».

La ministre de la Culture et des arts, Malika Bendouda, a été plus franche et directe ou moins subtile. Il faut «sortir la culture de l’assistanat et aller vers l’investissement », a-t-elle proclamé. En « ouvrant la culture et l’art sur l’investissement privé, on permettra à l’artiste, selon elle, d’avoir « la possibilité de vivre dignement de son art ».

Il ne faut pas sortir des plus grandes écoles pour savoir que la culture n’est pas le folklore, ni même l’artisanat. C’est une chose tellement importante pour être confiée à des affairistes, à des petits tourneurs de spectacles, à des forains et autres amuseurs.

Ainsi, la nécrose bureaucratique qui infectait la culture risque d’être rapidement remplacée par la laideur commerciale. Le phénomène a déjà noyé la sphère médiatique, particulièrement audiovisuelle, dans le glauque et parfois l’innommable.

Le nouveau concept d’économie culturelle cache mal la volonté des pouvoirs publics de se délester d’une mission primordiale de l’Etat. En tant de crise, un sou est un sou et la culture peut être bradée sans provoquer de larmes.

Aux antipodes de cette attitude, l’ancien premier ministre britannique et prix Nobel de littérature, Winston Churchill avait déclaré, en 1938 : « Les arts sont essentiels à toute vie nationale complète. L’État se doit de les soutenir et de les encourager. Le pays possède, avec la Royal Academy, une institution de richesse et de pouvoir qui a pour but d’encourager les arts de la peinture et de la sculpture».

Mohamed Badaoui

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